Intervenir en Syrie: les réticences des opinions

Intervenir en Syrie: les réticences des opinions publiques
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Alors que le Congrès américain doit se positionner sur la proposition du président des Etats-Unis sur la pertinence d’une intervention militaire en Syrie, les positions des dirigeants occidentaux sur ce dossier continuent de se compliquer. Le débat entre partisans et opposants à une intervention semble singulièrement plus complexe que jamais. La tiédeur des opinions publiques en est-elle à l’origine ?

Les enquêtes montrent toutes une même tendance : l’opposition des opinions publiques occidentales à une intervention armée, même limitée, en Syrie est massive. D’après un sondage publié fin août, près de 65% des Français se disent opposés à l’intervention en Syrie d’une coalition incluant la France. Des résultats à mettre en parallèle avec des enquêtes similaires réalisées en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux Etats-Unis.

Si la Chambre des communes britannique a déjà acté, par un vote négatif sur la participation de troupes britanniques à une intervention militaire, cette inquiétude de la population, les deux pays qui y sont officiellement les plus favorables, la France et les États-Unis, se trouvent depuis dans une posture difficile.

Aux États-Unis, les opposants se font entendre par toutes les voies possibles. Des manifestations sont organisées tous les jours devant la Maison blanche, mais également dans tout le pays. Mais d’autres formes de résistance à une intervention se font jour, dans des milieux généralement moins hostiles aux interventions américaines.

"I did not join the military to get involved in other countries ‘ civil war" ("Je n'ai pas rejoint l'armée pour être impliqué dans les guerres civiles des autres"); "I will not fight for Al-Qaeda in Syria” ("Je ne me battrai pas pour Al Qaeda en Syrie"): quelques slogans ont fleuri sur le web ces derniers jours. Leur particularité: ils ont été diffusés par des militaires américains, qui s’opposent à une nouvelle guerre dans laquelle les États-Unis pourraient être impliqués.

Une campagne que certains observateurs qualifient d’inédite. Pour Katya Long, chercheuse à l’ULB, cette situation est particulière. "L’armée, le Pentagone, suivra ce que décide le gouvernement,  mais il y a des militaires qui disent que les ressources, tant matérielles qu’humaines ont été très sollicitées " ces dernières années.

Doutes sur la pertinence de frappes militaires

Car les États-Unis sont en guerre depuis … 12 ans, "pendant de nombreuses années sur deux fronts en même temps", ajoute la spécialiste. C’est d’ailleurs ce que disent publiquement des hauts gradés de l’armée américaine, dont les doutes sur la pertinence de frappes en Syrie ont été rapportés par le Washington Post, mercredi.

Afghanistan, Irak : des conflits qui ont laissé des traces profondes, également dans l’opinion publique américaine. Barack Obama, qui fut appelé le candidat "anti-guerre" avant sa première élection, ne le sait que trop bien. Plusieurs enquêtes le démontrent : jusqu’à aujourd’hui, quelques 50% des Américains désapprouveraient l’intervention des États-Unis en Syrie. Une opposition massive, surtout en comparaison avec des résultats d’enquêtes publiées avant l’intervention en Irak, décidée par George W. Bush, en mars 2003. Les arguments du président républicain avaient réussi à convaincre la population de la pertinence d'une entrée en guerre.

"C’est essentiellement de la fatigue", commente Katya Long. "Il y a une lassitude", après un engagement massif dans des conflits à l’étranger. Et, dit-elle, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la crise économique sur les préoccupations de la population.

Par ailleurs, "il y a toujours une tension entre deux pôles, dans les dossiers de politique étrangère aux États-Unis : d’une part, l’idéal d’être une force de bien et de civilisation, et, de l’autre, la tentation de l‘isolationnisme". Si rien n’est nouveau dans ce phénomène, il y a un élément supplémentaire, illustré par l’implication – ou la non-implication – des Etats-Unis dans la crise égyptienne : "Le pays est toujours critiqué, quoi qu’il fasse. Les gens sont un peu perdus, sentent que les Etats-Unis n’ont jamais la bonne solution à l’image de cette expression : ‘damn, if you do, damn if you don’t’" . Et, surtout, de ne pas avoir la reconnaissance logique, dans leur esprit, pour des actions coûteuses matériellement, mais aussi en termes de vies humaines.

Les opinions publiques ne facilitent pas la mise en œuvre des déclarations des dirigeants français et américains. Ce déficit de "confiance" est surtout alimenté, d’après plusieurs observateurs, par l’effondrement des justifications officielles américaines précédant les frappes en Irak, en 2003.  "Les populations civiles syriennes auraient  peut-être beaucoup  à reprocher à George Bush", commente Katya Long . "C’est un parallélisme facile à faire : il se peut que le projet d’invasion soit basé, au mieux, sur des informations douteuses, au pire sur des mensonges. Les gens ne sont  plus du tout sûrs de la validité des renseignements".

Préserver le rôle du Conseil de sécurité

Un déficit de confiance qui peut  s’observer au niveau des relations internationales. Car, si la peur d'un engagement dans un conflit dont les contours sont imprécis domine dans l'opinion générale, d'autres arguments rendent la question posée malaisée à résoudre.

La Conseil de sécurité échoue à prendre une position commune sur le conflit. La Russie et la Chine s’opposent à toute résolution qui autoriserait un recours à la force. "La Russie et la Chine, échaudées,  se sont senties bernées", commente Olivier Corten, professeur en Droit international à l’ULB. Ici, il ne s’agit pas seulement du dossier irakien, mais de la récente intervention en Libye. Autorisée sous couvert de protéger la population de Benghazi d’attaques sanglantes et meurtrières, la résolution 1973 du Conseil de sécurité a en réalité ouvert la voie à une escalade non prévue par le mandat de l’ONU.

Olivier Corten acquiesce : le Conseil de sécurité est paralysé. Mais est-ce une raison pour le contourner ? "Non", répond-il.  En expliquant les deux grandes raisons, au regard du droit international, de ne pas intervenir.

"La première, c’est que, si on  le fait, cela remettrait en question tout le système de protection collective des Nations Unies", explique-t-il. Par ailleurs le Conseil de sécurité n’a pas toujours été réticent à prendre des décisions de ce type, rappelle Olivier Corten : dans le cas précité de la Libye, ou celui de la Bosnie. Mais "c’est une question de principes : si ce mécanisme n’est pas préservé, c’est un retour à la période d’avant la Charte des Nations Unies", une situation où les confrontations sanglantes entre pays, non réglementées, étaient légion.

"Punir", une conception floue

"La seconde raison réside dans le fait que, si l’on parle d’intervenir pour punir, il faut des preuves, et un juge", poursuit Olivier Corten. Car le Conseil de sécurité, rappelle-t-il, n’a pas pour fonction de punir un Etat, ou un dirigeant. "C’est absurde ; il a une fonction de maintien de la paix. Si il estime qu’il faut examiner une éventuelle punition, il peut déférer les preuves à la Cour pénale internationale". Compétente pour juger et punir, la CPI a déjà été sollicitée avant l’intervention en Libye, elle a permis une prise de position de la communauté internationale.

Blocage du Conseil de sécurité ? "Le Conseil de sécurité est assez réticent et je ne suis pas sûr que cela soit un mal en soi. Tant qu’il n’y a pas d’éléments factuels, il n’y aura pas de vote positif".

Un jeu géopolitique dangereux

"A part l’idée incongrue de ’punition’, à quoi serviraient des frappes contre la Syrie ?" embraye Alain Gresh, journaliste au Monde diplomatique et spécialiste du monde arabe. Dans un sondage publié mercredi aux Etats-Unis, "seuls 32% (des Américains) estiment qu’Obama a clairement expliqué les objectifs d’une frappe aérienne”, commente le Huffington Post. Le message semble, pour beaucoup, embrouillé. Les frappes "ne modifieraient pas, d’après ceux-là mêmes qui les proposent, le rapport de forces en Syrie, mais risqueraient d’étendre un peu plus le conflit au Liban et, pourquoi pas, à Israël", observe le journaliste.

Le manque de perspective dans le dossier syrien est pointé par d’autres commentateurs. "L'époque où les pays occidentaux pouvaient intervenir, facilement, dans des pays étrangers, et résoudre, en quelques temps, les conflits, par une intervention militaire, où leur supériorité leur procurait une victoire rapide, est révolue", écrit Pascal Boniface, directeur de l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS). "Malgré la faiblesse de l'armée libyenne, il a fallu sept mois de combat, pour mettre fin au régime de Kadhafi. Une intervention militaire occidentale, en Syrie, risquerait plus de reproduire l'exemple afghan ou irakien que l'exemple libyen", poursuit-il. "Voilà pourquoi les appels à une intervention militaire occidentale, en Syrie, sonnent creux".

Le drame humanitaire

"La Syrie, entre Israël et le Liban, l'Irak et la Turquie et le problème kurde est plus compliquée que le cas libyen. D'un point de vue militaire, l'armée libyenne était une proie facile. Ce que l'armée syrienne, par ailleurs, dotée d'armes chimiques, ne sera pas. Au moment où l'on se retire péniblement d'Afghanistan, faut-il ouvrir un nouveau front ?", demande Alain Gresh.

Une question à laquelle le parlement britannique a déjà répondu par la négative. François Hollande et Barack Obama s’activent, pour leur part. Le temps passe, le conflit continue à engendrer morts et déplacés. Le flot de réfugiés s’élargit, inquiétant les organisations humanitaires. Plusieurs ONG ont d'ailleurs mis en garde contre les conséquences d'une intervention militaire. "La solution à cette crise doit être politique", écrit OXFAM dans un communiqué. "Les souffrances causées par ce conflit sont déjà considérables. Plus de 100 000 personnes ont perdu la vie et près de deux millions ont dû fuir dans les pays voisins. Le fait que les gouvernements occidentaux haussent le ton et préparent une intervention militaire risque d’aggraver un peu plus la situation", ajoute l'organisation.

Une préoccupation partagée par plusieurs autres acteurs humanitaires. Ecoutez l'émission Face à l'Info, consacrée au sujet de la prise en charge des réfugiés syriens:

 

 

 

"La poussée pédagogique de l’administration américaine va-t-elle changer l’opinion aux Etats-Unis ?" se demande Katya Long.

Une interrogation qui ne résout pas, au final, une question principale que se posent les sceptiques : "Intervenir en Syrie, mais après ?"

W. Fayoumi (@WaFayoumi)

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