Incidents dans le golfe: sommes-nous à la veille d'une guerre entre les Etats-Unis et l'Iran?

Le porte-avion USS John C. Stennis et sonb groupe aéronaval sillonne le Golfe au large de l'Iran. L'armée américaine se dit "totalement préparée à répondre à toute attaque".
2 images
Le porte-avion USS John C. Stennis et sonb groupe aéronaval sillonne le Golfe au large de l'Iran. L'armée américaine se dit "totalement préparée à répondre à toute attaque". - © JAKE GREENBERG - AFP

Les incidents se multiplient dans le golfe Persique, où la tension monte de jour en jour. Deux pétroliers ont subi de mystérieuses attaques à proximité du détroit d’Ormuz. L’Iran a abattu un drone américain d’observation. "L’Iran a fait une énorme erreur !", a lancé, d’un tweet menaçant, le président des Etats-Unis Donald Trump.

Depuis un an, l’administration Trump se livre à une politique de "pression maximum" contre Téhéran. Elle est sortie de l’accord nucléaire de 2015, instauré des sanctions économiques et diplomatiques contre l’Iran et envoyé des renforts militaires dans la région. Faut-il craindre que la situation ne dégénère en conflit ouvert ? Nous avons posé la question à Thierry Coville, spécialiste de l’Iran et chercheur à l’Iris (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

- Les États-Unis et l’Iran se dirigent-ils vers une guerre ouverte ?

- Thierry Coville : "Aucun des deux pays ne semble vouloir la guerre, mais le jeu actuel peut être très dangereux.
Les Iraniens n’ont jamais dit qu’ils voulaient une guerre avec les États-Unis. Ils ne sont pas dans une position belliciste. Ils sont assez calculateurs. Ils savent très bien ce qui va se passer s’il y a une véritable guerre. L’Iran a les moyens de rendre un conflit coûteux pour les États-Unis, grâce à leurs moyens balistiques et leur place dans la région. Par contre, l’armée iranienne ne fait pas le poids par rapport aux États-Unis.

Du côté américain, on a l’impression que Donald Trump essaye de calmer le jeu depuis quelques semaines, à sa manière, bien entendu. Il a donné son numéro de téléphone à l’ambassade de Suisse à Washington pour que les Iraniens l’appellent, sans précondition. Il a envoyé à Téhéran le Premier ministre japonais. Il essaye de calmer le jeu, et notamment les éléments bellicistes de son entourage.

Par contre, je pense que la stratégie américaine de pression maximale est risquée en elle-même. L’Iran refuse de discuter : elle dit que les États-Unis doivent revenir dans l’accord nucléaire. Le guide suprême (Ali Khamenei) a expliqué qu’ils ont essayé une fois de discuter avec les Américains (c’est l’accord nucléaire de 2015) et on a vu ce que ça a donné. Les radicaux en Iran pensent que l’Occident ne comprend que le rapport de force.

Si la stratégie de pression maximum américaine se poursuit, on peut se demander ce que ça va donner. Il y a des risques de mauvais calculs ou d’enchaînement non maîtrisé."

- Quelles seraient les conséquences d’une guerre Iran-USA pour la région et pour le monde ?

- Thierry Coville : "Je ne vois pas qui serait gagnant. Les Iraniens savent qu’ils ne font pas le poids face à la puissance militaire américaine. Ils ont adopté le principe de guerre asymétrique : c’est l’idée de faire payer un coût élevé à qui veut les attaquer, même si, à la fin, l’Iran perdait la guerre. Ce pays représente trois fois la taille de la France ; il a les moyens de provoquer beaucoup d’instabilité dans la région. Il y aurait un coût élevé pour les États-Unis et les pays de la région, en particulier des pays déjà fragilisés comme l’Irak ou la Syrie. Même l’Arabie saoudite et les Émirats seraient déstabilisés par un conflit.

Et se poserait ensuite la question de l’après-guerre. Si les États-Unis gagnent, quelle sera la réaction des populations ? Le coup d’État de 1953, organisé par les États-Unis, a créé un fort ressentiment antiaméricain en Iran. Le shah était vu comme la marionnette des États-Unis ; c’est un des facteurs qui explique la révolution islamique de 1979.

L’idée qu’on va régler la situation par un conflit et qu’ensuite on sera tranquille, c’est tellement stupide ! L’histoire dit le contraire. La région n’en sortirait pas indemne et le calme ne durerait pas longtemps. Quelqu’un comme John Bolton (le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump) a tout de même proposé de bombarder l’Iran ! Mike Pompeo (le chef de la diplomatie américaine) a dit que toutes les options sont sur la table. Cette stratégie américaine est très très dangereuse."

- Quel est l’objectif de Donald Trump et de son administration à l’égard de l’Iran ?

- Thierry Coville : "Bonne question… Une caractéristique de l’actuelle politique extérieure américaine, c’est son flou et son côté excessif et très risqué.

Officiellement, les États-Unis sortent de l’accord nucléaire en mai 2018 et Mike Pompeo établit une liste de 12 points pour que les États-Unis lèvent les sanctions. Parmi ces 12 conditions, il y a une renégociation de l’accord nucléaire, pour le rendre plus strict à l’égard de l’Iran ; le programme balistique iranien doit être arrêté ; les interventions iraniennes en Syrie et au Yémen doivent cesser ; l’interférence iranienne au Liban et en Irak doit cesser… Cela équivaut à hisser le drapeau blanc.

Tous les spécialistes savaient que l’Iran n’accepterait jamais ces 12 points. Ce n’est pas surprenant que l’Iran ne bouge pas. Et quand Donald Trump dit que grâce à sa politique on entend moins dire ‘mort aux États-Unis' en Iran, c’est n’importe quoi. La partie radicale du pouvoir iranien est fondamentalement antiaméricaine. Depuis le début, les radicaux sont opposés à l’accord nucléaire et estiment aujourd’hui avoir eu raison. La partie modérée serait prête à une normalisation avec les États-Unis, elle est pour une négociation et proche des Européens. Elle est complètement délégitimée vis-à-vis de la population à qui elle avait promis une amélioration. Penser que les Iraniens vont s’asseoir à la table comme Kim Jong-Un et dire qu’ils aiment Donald Trump… je serais très surpris."

Archives : Journal télévisé 14/06/2019

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK