Incendie en Amazonie: pourquoi les Brésiliens ne s'inquiètent pas autant que nous

Incendie en Amazonie: pourquoi les Brésiliens ne s'inquiètent pas autant que nous
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Incendie en Amazonie: pourquoi les Brésiliens ne s'inquiètent pas autant que nous - © VICTOR MORIYAMA - AFP

Le monde a les yeux rivés sur le Brésil. Les Européens, Français en tête, s’inquiètent de la situation en Amazonie. L’Amazonie, c’est le poumon vert de la planète, c’est un quart des espèces mondiales, 15% de l’eau douce de la planète. C’est une forêt qui absorbe le CO2 et même temps rejette de l’oxygène indispensable à la vie sur terre.

Pourtant, là-bas, l’angoisse n’est pas tout à fait de mise. La population est certes très attachée à la forêt amazonienne - selon un récent sondage, 9 Brésiliens sur 10 sont opposés à la déforestation - mais beaucoup d’habitants sont plus préoccupés par la crise économique et politique du pays, plus inquiets pour leur retraite que pour le futur de la forêt. Si l’indignation occidentale n’est pas comprise à Manaus, capitale de l’Amazonie, c’est aussi parce que l’une des causes de ces incendies fait partie de la culture locale : le brûlis.

Je n’ai pas peur des feux, ce sont des fake news

C’est sur les réseaux sociaux que les Brésiliens s’expriment le plus. En majorité, ils s’inquiètent moins que les Européens parce que la saison des incendies bat son plein. Ils ne sont pas surpris. Beaucoup disent : "On ne sait pas mettre le feu à la forêt, elle est humide." Ou encore : "Les responsables, sont ceux qui font de la culture intensive. Et c’est la faute aussi à la demande extérieure."

Sur le marché de la rue Fernando Ribeiro, c’est un peu le même style de réponse. Renato, 45 ans, l’affirme : "Moi, je n’ai pas peur des feux, ce sont des fake news. Les gens brûlent leur poubelle et causent des incendies." Sauf qu’en période de forte sécheresse comme maintenant, elle est plus vulnérable et les alentours de la forêt peuvent brûler plus facilement.

Jair Bolsonaro a une part de responsabilité

Nayla, une vendeuse de 36 ans travaille sur les marchés depuis 7 ans. Elle soutient la politique de Jair Bolsonaro. "Je pense que le problème vient des gens. On ne peut pas culpabiliser le gouvernement de maintenant. Il faut remonter des années en arrière." 

Entre les allées du marché, il y a Timothée, professeur de géographie, moins en phase avec les déclarations ci-dessus. Le nouveau président n’a pas bouté le feu lui-même, mais quand même… "Jair Bolsonaro a une part de responsabilité car il fait partie du gouvernement, il fait partie du pouvoir exécutif. Donc il a sa part de responsabilité dans ce qui se passe."

Maintenant, tous les Brésiliens - même si 60 millions d’entre eux ont voté Bolsonaro - ne soutiennent pas le président que l’on appelle parfois le président "3 B" (pour "bœuf, balles et bible". L’homme veut en effet développer économiquement le pays en misant sur l’élevage bovin, il veut plus d’armes en rue pour lutter contre la délinquance et il se dit très croyant.)

Mais ils ont parfois tendance à tout reporter au lendemain en lançant cette phrase : "Assi mesmo", comprenez : "De toute façon c’est comme ça !"

Le drame des ONG

Elles sont 120 à peu près à travailler à la sauvegarde de l’Amazonie. Toute avec une spécificité, toute avec la même inquiétude car depuis 9 ans, la croissance des feux est exponentielle.

"Ce n’est pas normal cette quantité de feu"

Elles essayent avec leurs faibles moyens de conscientiser les foules. La pire année, c’était en 2004 avec 27.000 km carrés détruits. Depuis, la situation n’a pas vraiment évolué dans un sens positif. Mais les ONG n’ont pas forcément d’action commune même si elles se réunissent régulièrement, ou sont en contact. Le dialogue est compliqué avec le gouvernement car la politique de préservation de la forêt n’est pas une priorité.

Morulo Batista est le responsable Forêts pour Greenpeace à Manaus. "La déforestation est un processus continu, explique-t-il. Une fois que l’on abat les arbres, c’est difficile de voir la forêt revenir comme elle était avant. Depuis 2012, il y avait une baisse de la déforestation mais depuis cette date c’est reparti à la hausse. La courbe augmente. Je suis donc très préoccupé, comme tous les Brésiliens. Ce n’est pas normal cette quantité de feu."

Pour cet homme de combat, actif dans la défense de l’environnement depuis 20 ans, le gouvernement est responsable. "De la même façon qu’on critique Bolsonaro, on a aussi critiqué les autres présidents, Lula, Dilma Roussef ou Michel Temer. Mais c’est la première fois qu’on a un gouvernement dont la politique est clairement anti-environnement. Jair Bolsonaro a coupé les subsides de l’Institut de contrôle de l’environnement (celui qui se chargeait sur le terrain de vérifier qu’il n’y avait aucune infraction commise.). Le ministre de l’Environnement est incompétent. Il n’a jamais agi pour l’environnement, il a plutôt agi contre. Il n’a jamais voulu recevoir les Indiens ou les ONG. Par contre il soutient les activités minières et il est accusé de leur avoir donné des zones de préservation pour travailler du côté de Sao Paulo."

Mais la détermination des ONG reste intacte. D’ailleurs leur combat n’est pas perdu puisqu’il donne parfois des résultats. "Nous avons mis sur pied un groupe de travail, une union des ONG en 2008 concernant le soja et nous avons obtenu un moratoire. Maintenant le bœuf, c’est plus compliqué…"

Et ce qui inquiète encore plus Greenpeace, c’est le combat à venir face aux mines et aux illégaux qui détruisent la terre avec des produits corrosifs. "La demande internationale augmente. Les prix de l’or augmentent, alors l’exploitation illégale aussi", renchérit Morulo Batista. Selon Global Witness, le Brésil est le pays le plus dangereux pour les militants environnementaux.

La guerre des chiffres

Au Brésil, les ONG ne sont pas forcément écoutées. Un peu comme les écologistes dont les élus se présentent en ordre dispersé au Parlement ou au Congrès. Mais un institut est suivi, c’est l’INPE, l’institut national de recherche spatiale. Il donne tous les jours une carte des feux, offre des images et des informations aux Brésiliens. Son dernier bilan : 82.285 départs d’incendies.

Vendredi, le président Bolsonaro a publié un décret interdisant le brûlis dans l’ensemble du pays. Mais cette interdiction est limitée à ce qu’on appelle "l’Amazonie légale", c’est-à-dire les 9 états ou s’étend la forêt tropicale humide. Partout ailleurs, elle reste permise, avec autorisation, si elle est considérée comme essentielle à la pratique agricole.

Selon un sondage publié samedi par l’Institut Datafolha, 66% des Brésiliens estiment que le pays devrait accepter l’aide financière étrangère pour combattre les feux.

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