Immersion dans la "Jungle" de Calais: la détresse et l'espoir des migrants

Vue sur une partie du camp de migrants de Calais
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Vue sur une partie du camp de migrants de Calais - © Laurent Henrard

Calais, à 2 heures de route de Bruxelles. En ce mardi d'été, le temps s'annonce chaud. La journée vient de commencer et le soleil est déjà bien présent. A quelques kilomètres de Calais, nous dépassons des migrants, qui marchent le long de l'autoroute. Calais comme point de ralliement.  

Des bénévoles par dizaines

A Calais, notre première halte a lieu dans un zoning aux portes de la ville. Nous avons rendez-vous avec l'association "L'auberge des migrants".

Arrivé sur place, un grand entrepôt se dresse devant nous. Des dizaines de personnes s'affairent tout autour. Un camion se gare dans la cour. Il transporte des dizaines de tentes. A peine le moteur éteint, les tentes sont déchargées. Une dame s'approche de nous. "Je m'appelle Maya", nous lance-t-elle. Maya Konforti est bénévole ici depuis plusieurs années. Elle nous emmène à l'intérieur de l'entrepôt.

"Il fait 3000 mètres carrés", nous lance fièrement la bénévole. Tout autour de nous, des caisses de vêtements, des couvertures, des chaussures, des kits d'hygiène. L'endroit est impressionnant. Pourtant, "on manque de tout car on doit servir une petite ville et on n'a pas assez pour tous les migrants", précise Maya.   

A quelques mètres de nous, des bénévoles forment une chaîne. Chacun se passe des boites de nourriture qui terminent leur parcours dans des sacs en plastique. "Nous allons aller distribuer ces sacs dans le camp", explique une bénévole allemande qui a quitté son pays pour apporter son aide aux migrants de Calais. 

"Il y a entre 50 et 150 bénévoles par jour et nous fournissons 2000 à 2500 repas chauds par jour" affirme Maya. L'association "L'auberge des migrants" a été créée en 2008 quand il n'y avait encore que quelques migrants à Calais. "En 2008, on servait 300 repas trois heures par semaine. Aujourd'hui, ce n'est évidemment plus ces chiffres-là".

Nous saluons les bénévoles et nous prenons la direction du camp.

Des tentes comme logements

Impossible de rater la "Jungle" de Calais. Le camp se trouve en contrebas de la rocade qui mène à l'autoroute. Pour rejoindre l'entrée du camp, nous passons devant deux voitures de policiers. Ils sont là pour surveiller les va-et-vient des migrants et surtout les empêcher de monter sur la rocade et de perturber la circulation.

En pénétrant dans le camp, on attire rapidement l'attention des migrants. L'un d'entre eux s'approche de nous. Il veut nous montrer son abri de fortune. Un vieux baraquement, dont on se demande comment il tient encore debout. Pourtant, l'homme s'estime chanceux car les nouveaux arrivés n'ont droit qu'à une tente. Le genre de petite tente de camping. Interdiction de disposer de planches de bois car, depuis quelques mois, les autorités refusent toute construction en dur.

"Le gouvernement cherche par tous les moyens à éviter que le camp devienne permanent", nous explique un passant. Les petits restaurants qui s'étaient installés dans des baraquements dans la principale rue du camp, ont d'ailleurs été fermés. "Les autorités nous ont expliqué qu'il n'y avait pas assez d'hygiène dans nos échoppes". Il n'y a donc plus que quelques petites superettes dans le camp. 

L'envie d'aider et d'écouter

Heureusement, les migrants peuvent compter, sur place, sur des bénévoles qui fournissent de la nourriture. C'est le cas de la "Belgium Kitchen". Plusieurs baraquements occupés par quatre Belges tous volontaires.

Ils sont cousins et viennent de Molenbeek. "Cela va faire un an que nous sommes ici", explique Ihlyasse. "L'été dernier, nous étions à Bruxelles dans le parc Maximilien pour aider les migrants qui arrivaient en Belgique". Quand le parc Maximilien a fermé, les quatre cousins sont venus s'installer dans la "Jungle" avec "une grande envie de se rendre utiles". Chaque jour, ces quatre bénévoles et leur équipe distribuent plus de 700 repas.

"Il y a aussi du social dans cette distribution de nourriture", affirme Daoud, un des cousins. "Les migrants nous expliquent leur malheur. A force de parler avec eux, on est comme une petite famille. On regarde des films ensemble, on rigole et on tente d'oublier le quotidien", précise-t-il.

L'école des dunes

A côté des bénévoles qui se chargent de fournir des repas, d'autres consacrent leur temps à former les migrants. Ils ont créé, dans le camp, une école. Son nom: "l'école des dunes". 

Ici aussi, des planches de bois ont été récupérées pour construire des baraquements qui servent de classes. "Mais les espaces sont devenus trop petits avec l'arrivée des nouveaux migrants" commente une bénévole. Certains jours, 200 migrants viennent suivre des cours. Le plus souvent des enfants, mais aussi des adultes qui souhaitent par exemple apprendre à parler le français.

A l'extérieur, entre les baraquements, il y a des dizaines de chaises et des tables. "Les cours se donnent souvent à l'extérieur car les classes sont trop petites ou trop vite occupées", lâche un instituteur qui passe à côté de nous.

Un peu plus loin, nous nous arrêtons près d'un groupe de quatre migrants. Monique, enseignante bénévole, leur apprend quelques phrases en français.

"Ca peut être de l'alphabétisation avec certains. On commence par a, b, c, d parce qu'ils ne connaissent pas les lettres. Avec des niveaux plus élevés, il y a des demandes de vocabulaire ou de grammaire", explique Monique. Elle vient ici dès qu'elle peut car, comme les autres bénévoles, elle veut se rendre utile.  

Une grande envie d'ailleurs

Pour tous les migrants ici, la "Jungle" n'est qu'une étape. Leurs yeux sont tournés vers le Royaume-Uni. Tous espèrent passer la Manche et rejoindre le sol britannique. Faut-il encore ne pas se faire pincer. Car les policiers surveillent de près tous les agissements en-dehors du camp.

Depuis qu'Eurotunnel a renforcé sa sécurité, les migrants jettent leur dévolu sur les camions qui passent près du camp et qui se dirigent vers le port de Calais. Malgré une imposante grille qui a été installée entre la rocade et le camp, les migrants tentent, chaque nuit, d'atteindre la route et de poser des barrages pour forcer les camions à s'arrêter.

En cette fin de journée, nous rencontrons Adam, 27 ans. "Je viens du Soudan et je suis ici depuis 11 mois. J'ai déjà tenté à plusieurs reprises de monter dans un camion. Je ne désespère pas d'y arriver. Je réessayerai d'ailleurs ce soir", nous confie-t-il. 

Comme lui, ils sont, chaque nuit, des centaines à tenter l'aventure. Le risque est là, le danger aussi. La nuit dernière, un migrant, qui rejoignait la route, a perdu la vie dans une bagarre. Les circonstances de sa mort sont obscures. "Tous les migrants savent que pour réussir pareille aventure, il vaut mieux être discret et peu nombreux. Il suffit d'un peu de tension pour que ça dégénère", explique un bénévole du camp.

Le soir venu, nous quittons la "Jungle". En sortant du camp, un migrant nous sourit et nous fait un signe de la main. Sans doute tentera-t-il, lui aussi, de rejoindre le port cette nuit, malgré les risques et les dangers.

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