Il y a 60 ans, au Congo belge, le soulèvement de Léopoldville

L’armée congolaise intervient. Les soldats de la Force publique, l’arme au poing, face aux manifestants qui les narguent.
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L’armée congolaise intervient. Les soldats de la Force publique, l’arme au poing, face aux manifestants qui les narguent. - © Charles DESSART

Un dimanche comme tous les autres, ou presque, dans la capitale du Congo. Un meeting politique annulé dans la confusion, la sortie agitée d’un match de football, un commissaire de police peu expérimenté, des coups de feu… : c’est l’explosion ! "Tout ce qui est blanc, il faut attaquer !" L’émeute se transforme en soulèvement : 200.000 Congolais se dirigent vers la ville blanche en criant Dipanda, indépendance.

La répression fera – officiellement – plusieurs dizaines de morts, mais en réalité entre 250 et 500 morts. Malgré la promesse du roi Baudouin, quelques jours plus tard, de "mener le Congo à l’indépendance", c’est le temps des grandes ruptures au Congo belge…

Le feu couvait sans que le pouvoir colonial s’en aperçoive. Quelques jours après le Nouvel An, Léopoldville se réveille tranquillement. Le parti dominant dans la capitale, l’Abako (Alliance des Bakongos, de Joseph Kasa Vubu, le futur président) organise un meeting : un de ses dirigeants revient du congrès panafricain d’Accra, au Ghana, avec deux autres leaders politiques, dont Patrice Lumumba, le futur Premier ministre.

Ce congrès a proclamé que les pays d’Afrique noire doivent être tous indépendants en 1960. Le journaliste Mwissa Camus raconte : "Au retour des leaders congolais d’Accra, la population a réclamé qu'ils viennent raconter ce qu'ils avaient vécu là-bas 'maintenant que les premiers Noirs politiciens étaient sortis du Congo belge, et cela pour la première fois !'. Mais ça, l'autorité coloniale ne voyait pas d'un bon œil. Elle a refusé la tenue de ce meeting."

"Vive l’indépendance !"

Le Premier bourgmestre de Léopoldville, Jean Tordeur, n’autorise pas la réunion, mais trop tardivement pour que l’Abako l’annule : les militants sont nombreux, très nombreux dans un espace clos de l’actuel quartier Matonge. Les orateurs politiques n’arrivent pas, la foule s’impatiente.

Alfred Yongolo, membre de l’Abako, est dans la salle : "Les gens étaient énervés. À un moment donné, on voit venir Kasa-Vubu. Il dit à la foule : 'Le meeting n'aura pas lieu, parce qu'il a été interdit. Mais je vous demande d'avoir foi en l'indépendance. Gardez votre calme. Vive l'indépendance !'. Ah ! Toute la foule reprenait ! 'Vive l’indépendance !' C'était parti…

"Finalement, on entend des crépitements d'armes à l’extérieur, tout le monde se dit : 'C'est quoi, ça ?' C'étaient des policiers qui avaient tiré en l'air ! Et tout s’emballe…".

La foule commence à sortir, et des militants crient 'Kasa Vubu, roi !' À quelques dizaines de mètres de là, quelques minutes plus tôt, les supporters d’un club de football sortent du stade voisin, énervés par la défaite de leur équipe favorite. Début d’émeute chez les supporters : c’est la confusion, un commissaire de police prend peur, sort son arme et tire en l’air. La foule surexcitée, réagit aussitôt : le commissaire est tabassé, une jeep de la police est renversée, on y met le feu, les policiers commencent à tirer. Les militants de l’Abako continuent à sortir, ils ont entendu les coups de feu, ils s’affolent, ils voient des victimes par terre : c’est l’explosion.

Pour le journaliste Mwissa Camus, en reportage ce jour-là au meeting : "C’était inimaginable ! Personne, ni du côté européen, ni du côté congolais, ne pouvait imaginer cette explosion subite. Parce que, avec la manière dont nous avons été encadrés, disciplinés par la colonisation belge, on ne pouvait pas imaginer qu’un jour, un Noir commence à incendier des magasins, à brûler les stations d'essence et à incendier des voitures. C'était spontané. Personne ne s'attendait à ça, à cette explosion subite. C'était impensable !".

"Tout ce qui est Blanc, il faut attaquer !"

La foule commence les pillages dans les magasins du quartier tenus par des Portugais. Certains commerçants tirent sur les pillards. Les émeutiers s’en prennent ensuite, selon les mots de Mwissa Camus, "à tout ce qui était symbole de la domination blanche" : les postes de police, les églises, les écoles, les pompes à essence, les magasins et entrepôts, en criant "Indépendance, dipanda !".

Des prêtres blancs sont tabassés. Des Européens en voiture rentrent d’une matinée au club sportif : ils sont frappés, y compris les femmes et les enfants, les voitures sont incendiées. La police est débordée, la foule grossit, la ville se soulève, littéralement.

Léopoldville compte 400.000 habitants : 200.000 d’entre eux se dirigent vers la ville blanche. La police fait alors barrage au no man’s land (la "zone verte") qui sépare la cité noire et la ville européenne : tirs de gaz lacrymogènes, première salve à blanc, ce qui fait croire à certains émeutiers qu’ils sont invincibles, ensuite tirs à balles réelles.

À 17 heures, les paras de la Force publique, l’armée congolaise, se déploient pour protéger la ville blanche. La nuit tombe sur Léopoldville, c’est le couvre-feu. L’armée rentre dans la cité noire pour la ratisser, mais les pillages vont continuer toute la nuit : "C’était la répression totale", raconte Mathieu Kuka. Le bilan est lourd : une cinquantaine de morts, officiellement. Il y a en réalité, d’après plusieurs sources crédibles, entre 250 et 500 morts, avec des enterrements à la sauvette.

Le lendemain, c’est le choc, la stupeur. La cité noire est dévastée. Les Congolais qui viennent travailler sont filtrés aux barrages de l’armée. Les paras belges eux-mêmes sont déployés le lendemain matin, c’est une première dans la colonie ! Il faudra trois jours pour ramener le calme dans la cité noire. Les troubles s’étendent à d’autres villes du Congo… Les leaders de l’Abako sont arrêtés, d’autres entrent en clandestinité avant de se constituer prisonniers quelques jours plus tard, alors qu’ils n’ont jamais mis d’huile sur le feu et ont été tout sauf des fauteurs de troubles. Des Belges se mettent en uniforme militaire, même sur les lieux de travail. Ils forment rapidement un corps de 1000 "volontaires européens", des paramilitaires, en parlant ouvertement d’une possible "guerre coloniale".

Sur les tableaux des écoles pillées, on pourra lire, écrit à la craie, et cité par l’historien Jean-Marie Mutamba : "Tous les Congolais veulent l’indépendance !" ou encore : "Qu’on nous excuse ce malheureux geste que d’aucuns trouveront brutal, car au fond nous n’y sommes poussés que par la soif de notre indépendance".

Quelques jours plus tard, le 13 janvier, en réponse au soulèvement, le roi Baudouin annonce à la radio : "Notre ferme résolution est aujourd'hui de conduire, sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix". Les Congolais considéreront logiquement cette promesse comme un acquis.

Le temps des ruptures : la peur chez les Belges, la méfiance chez les Congolais

Première rupture, chez les Belges du Congo : c’est d’abord l’incompréhension. Comment expliquer cette explosion subite, après quinze ans de développement, y compris pour les Congolais eux-mêmes ? Ensuite, chez les Européens, c’est la peur. Seconde rupture, en Belgique même : le mythe de la "colonie modèle" présenté à l’Expo 58 vole en éclat.   

En réalité, ni le monde colonial ni la Belgique n’ont perçu les changements profonds dans la population des villes. Après 1945, après le très dur effort de guerre économique et la participation militaire du Congo à la Seconde guerre mondiale, le pays a bénéficié d’un exceptionnel développement économique et social. La population urbaine africaine compte des ouvriers et des employés lettrés - secrétaires, comptables, journalistes, enseignants ou assistants médicaux.

Mais cela ne s’est accompagné d’aucune réforme. Les discriminations raciale, sociale et salariale sont toujours là. Il n’y pas eu d’africanisation des cadres. L’accès à l’université et aux études supérieures vient à peine d’être ouvert aux Congolais. On s’en tient jusque-là à la formule – attribuée à ceux qui contestent la colonisation belge : "Pas d’élites, pas d’ennuis !".

Et surtout, il n’y a eu aucune réforme politique. Un groupe de travail du ministère des Colonies avait rédigé et devait publier un plan de réformes… en janvier 1959 ! Et ce groupe de travail a fonctionné en vase clos : "Va-t-on décider l’avenir du Congo sans nous ?", demandait alors le journal Congo.

"Je crois que les gens en avaient marre à cause des injustices qu'ils subissaient, décrit Alfred Yongolo. Les discours des leaders politiques commençaient à éveiller la conscience des gens. Kasa Vubu demandait l'indépendance immédiate. Il voulait que les Congolais soient associés à la prise de décision touchant l'avenir politique du pays : 'Voilà des mesures qui se prennent là-bas, à Bruxelles, bien loin de chez nous, sans nous, mais pour nous !'. Il considérait cela comme injuste. Nous voulions qu'on associe les Congolais ! Si les dirigeants belges de l'époque avaient agi de cette manière, je crois qu’on n'en serait pas arrivé là".

Enfin, la ville compte des milliers de chômeurs, à cause d’une crise économique. Tout est prêt pour une déflagration, mais personne n’a pris la mesure des frustrations des Congolais.

Patrice Lumumba, fin 1958 : "L’indépendance est un droit !"

Les Congolais étaient pourtant engagés dès 1956 dans une prise de conscience politique grandissante. Les Congolais des villes s’informent : ils lisent les journaux et écoutent la radio. Ils ont entendu quelques mois plus tôt, le général de Gaulle, à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve, lancer son appel à une "Communauté" entre la France et ses colonies d’Afrique ou l’indépendance immédiate, en précisant : "Qui veut l’indépendance peut la prendre aussitôt !". Ils ont suivi, même grâce à Radio Moscou, la crise de 1956 après la nationalisation du canal de Suez par le président égyptien Nasser. Ils savent que le Ghana est indépendant et que d’autres pays vont suivre.

Au Congo, des intellectuels avaient publié dès 1956 le "Manifeste de Conscience africaine", ignoré par le pouvoir colonial, et l’Abako avait suivi la revendication d’une "indépendance immédiate".

Patrice Lumumba, qui deviendra Premier ministre en 1960, tient, dès son retour du congrès d’Accra, fin décembre 58, à Léopoldville, le premier meeting politique de l’histoire du Congo, devant 8000 Congolais : "Le peuple congolais a droit à son indépendance !". Ce meeting comme le congrès d’Accra ont été largement suivis par les journaux congolais.

Enfin, les mille participants congolais à l’Expo 58 ont rencontré à Bruxelles des tiers-mondistes, des indépendantistes et des progressistes dans un grand bouillonnement intellectuel : ils veulent l’"autodétermination". À partir de 1956, se créent les partis politiques et les syndicats congolais.  

Janvier 1959 - janvier 1960 : une année de paralysie

L’année qui suivra le soulèvement est celle de l’immobilisme, ce qui provoque la troisième rupture : la profonde méfiance des Congolais vis-à-vis des Belges : indépendance ou pas ? C’est l’année des "atermoiements funestes", pour reprendre la formule du roi Baudouin. Le monde politique belge est en fait tiraillé entre plusieurs courants opposés.

Au Congo, la plupart des Belges espèrent freiner le mouvement et conserver leurs acquis, ce qui aggrave la rupture et provoque chez les Congolais un raidissement plus fort encore. Les régions rurales se radicalisent à leur tour : l’Etat colonial perd le contrôle de la province de Léopoldville, où l’Abako lance la désobéissance civile, avec une police et une justice parallèles, le refus de l’impôt et le boycott des premières élections. La province Orientale (tout le nord-est du Congo) est touchée par un large mouvement de résistance civile.

Un an plus tard, fin janvier 1960, le gouvernement belge organise enfin la Table ronde belgo-congolaise, pour négocier les contours de l’indépendance. La Belgique croit pouvoir mener le jeu. Les partis congolais font bloc : ils refusent de négocier le principe de l’indépendance, puisqu’elle a été annoncée dès janvier 1959 par le roi Baudouin. Ils exigent de négocier d’abord sa date : ce sera le 30 juin 1960, et sans vraie préparation. Après l’aveuglement et la paralysie, ce sera "la précipitation funeste". La décolonisation du Congo belge est un échec.

 

Rédigé à partir des interviews réalisées pour les "Mémoires noires d’une indépendance", émissions radios RTBF (2000) et du livre "Mémoires noires, Les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960", RTBF Racines (2010).

Archives : Les Années belges 14/05/2000

Des émeutes de Léopoldville en janvier 1959, à l'indépendance du Congo le 30 juin 1960

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