Il y a 40 ans, une prise d'otages à l'ambassade américaine en Iran : "Un triste souvenir pour la plupart des Iraniens"

L’Iran a célébré ce lundi le quarantième anniversaire de la prise d’otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran avec des manifestations anti-américaines dans de nombreuses villes du pays.

A Téhéran, des milliers de personnes se sont rassemblées en début de matinée devant l’ancienne représentation diplomatique américaine, dans le centre de la capitale. Hommes, femmes et enfants agitaient des pancartes en anglais et en persan, sur lesquelles on pouvait lire : "Mort à l’Amérique, mort à Israël, victoire pour l’islam", ou des panonceaux moquant le président américain Donald Trump.

La télévision d’Etat a diffusé en direct des images de manifestations similaires dans de nombreuses villes iraniennes, notamment Machhad (Nord) et Ispahan (Centre), respectivement deuxième et troisième agglomérations du pays, mais aussi à Ilam, Bouchehr, Ahvaz et Chiraz, dans le Sud, Zahedan (Sud-Est) ou encore à Qazvin et Tabriz (Nord).

Le 4 novembre 1979, moins de neuf mois après le renversement du dernier chah d’Iran, un groupe d’étudiants partisans de la Révolution islamique avait pris d’assaut l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, qualifiée alors de "nid d’espion".

Les étudiants avaient exigé, pour libérer les otages, que les Etats-Unis extradent le chah afin qu’il soit jugé en Iran. La crise ne s’achèvera que 444 jours plus tard, après la mort, en Egypte, du souverain déchu, avec la libération de 52 diplomates américains.

Mahnaz Shirali, sociologue politique à l’Institut catholique de Paris, répond à nos questions.

- Que signifie cet événement pour les Iraniens, est-ce que c’est perçu comme une victoire de Téhéran sur Washington ?

Mahnaz Shirali

Je ne pense que ce soit considéré comme une victoire dans l’histoire du pays. Pour la plupart des Iraniens, c’est un triste souvenir. Cet événement marque la chute de l’Iran, la plongée de la société iranienne dans un enfer. Il y a 40 ans, l’Iran était un pays riche, la société iranienne avait un niveau de vie nettement supérieur à celui qu’il connait aujourd’hui. Aujourd’hui, la situation économique est catastrophique. Les Iraniens sont affamés, des familles entières ont été ruinées…

Qu’en est-il alors de ces manifestations ? En effet, ce régime est capable de mobiliser des milliers de personnes à n’importe quel moment. Bien sûr que le régime a des alliés ! Mais sur 80 millions d’habitants dans le pays, ces manifestants représentent une minorité. Ce n’est pas la rue iranienne… La rue iranienne – elle – est terrorisée, car à chaque fois que les Iraniens ont osé exprimer leurs contestations, leurs revendications, ils ont été réprimés par les Pasdarans (Les gardiens de la révolution, incontournables depuis 1979. NDLR). Lors du soulèvement post-électoral de 2009, ils avaient ouvert le feu sur les manifestants. Le jour où les Iraniens auront la garantie que les Pasdarans ne tireront pas sur eux, on verra que ces petits rassemblements ne font pas le poids face à la manifestation populaire.

- Comment l’ancien chah, Mohammad Reza Pahlavi, est-il perçu aujourd’hui ?

Mahnaz Shirali

Il ne s’agit pas d’idéaliser l’époque du chah. D’ailleurs, on peut lui adresser de nombreuses critiques. Le système royal Pahlavi était un système dichotomique : d’un côté, le chah avait installé des institutions modernes dans le pays, de l’autre, il n’avait pas permis à la société civile de s’épanouir. Il n’avait pas autorisé de liberté politique. Cette dichotomie profonde, était telle que le régime était voué à l’échec, sans même l’intervention de la révolution islamique. On ne peut pas mettre en place des institutions modernes et imposer un régime despotique…

Mais si l’on compare la situation avant et après la révolution, la vie des Iraniens avant et après, l’économie du pays avant et après, l’éducation avant et après… Il est évident que l’époque de Mohammad Reza Pahlavi est magnifiée dans l’esprit des Iraniens, mais cela ne signifie pas qu’ils sont royalistes, ils ont simplement de quoi comparer entre deux situations.

La révolution islamique a eu un impact négatif dans tous les domaines : économique, éducation, judiciaire, culturel… En 40 ans, elle a tout détruit dans la société iranienne. Y compris la psyché des Iraniens… Les gardiens de la révolution ont dit que les Iraniens n’avaient pas les mêmes droits que les Libanais ou que les Irakiens qui manifestent dans la rue contre leurs dirigeants… Résultat, les Iraniens ont peur, ils sont paralysés !

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Mahnaz Shirali, sociologue politique à l’Institut catholique de Paris © Tous droits réservés

- Comment interpréter les récents événements, les attaques contre des navires pétroliers dans le golfe persique… La tension a atteint un pic en juin dernier quand les Gardiens de la Révolution, ont annoncé avoir abattu un drone américain ayant violé selon eux l’espace aérien iranien, ce que conteste le Pentagone. Donald Trump a affirmé avoir annulé in extremis des frappes de riposte… Que cherche à faire le guide suprême iranien ?

Mahnaz Shirali

La république islamique n’a plus de moyens financiers. L’embargo l’empêche de vendre son pétrole. Et toutes les sanctions économiques internationales l’empêchent d’avoir des rentrées d’argent. Ce genre d’actions, comme ces attaques de navires pétroliers dans le golfe persique, est une manière d’embraser la région. Comme elle n’a plus de quoi financer les milices chiites qu’elle soutient dans la région, c’est devenu le seul moyen – suicidaire – pour la république islamique d’exercer encore une influence dans la région.

- Depuis la prise d’otages à l’ambassade américaine en Iran, les relations diplomatiques entre Téhéran et Washington n’ont jamais été rétablies. Georges W. Bush a placé le pays sur l’axe du mal, Donald Trump a rompu l’accord sur le nucléaire… Quels intérêts les Américains préservent-ils dans leurs relations conflictuelles avec Téhéran ?

Mahnaz Shirali

Il faut nuancer. Les relations entre Iraniens et Américains n’ont pas toujours été négatives ces dernières 40 années. Quand il s’est agit de lutter contre les russes en Afghanistan, les Iraniens, les Pasdarans ont largement coopéré avec les soldats américains. Quand il s’est agit de lutter contre Daesh en Syrie, les Pasdarans ont largement coopéré avec les soldats américains. Pendant ces périodes, les Américains étaient complices avec les soldats de la république islamique ! Ça, on ne le dit pas. Cela montre que la politique de la république islamique est très pragmatique. Quand ça l’arrange, elle laisse ses idéaux de côté et elle coopère… Mais autant que je sache, ce sont les Iraniens qui ont entamé la guerre contre les Américains, pas l’inverse. Et à plusieurs reprises, les Américains ont tenté de mettre en place des négociations…

- Pourtant, le 3 juillet 1988, peu avant la fin de la fin de la guerre Irak-Iran, un Airbus d’Iran Air a été abattu, "par erreur" selon Washington, par un navire de guerre américain au-dessus du Golfe, faisant 290 morts. N’était-ce pas pour se venger de la prise d’otages ?

Mahnaz Shirali

Absolument pas. Il y a un voile de mystères sur cet événement. Les circonstances dans lesquelles les Américains ont été induits en "erreur" sont très ambiguës. J’ai eu accès à de nombreux documents qui indiquent que "cette erreur" était voulue. La tour de contrôle de l’aéroport aurait donné de fausses informations. Et ce n’est pas ainsi que la république islamique a présenté les événements. Des journalistes de la BBC mènent une enquête. Tant que le voile n’aura pas été levé sur ce mystère, on ne peut rien conclure sur cet événement.

Images de la prise d'otage à l'ambassade US à Téhéran en 1979

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