Il y a 30 ans, place Tiananmen: l'homme face aux chars

Un homme seul, en chemise blanche et un sac en plastique dans chaque main, devant une colonne de chars. L’image prise le 5 juin 1989 peu avant midi à Pékin par le photographe américain Jeff Widener a depuis fait le tour du monde. L’inconnu est en effet devenu l’incarnation du courage face à la violence de la répression du régime communiste chinois. La veille, le 4 juin 1989, l’armée intervient pour mettre fin au mouvement de contestation, rassemblant des dizaines de milliers d'étudiants chaque jour depuis mi-avril place Tiananmen. Ils réclament plus de démocratie, la liberté d'expression, le droit de manifester, des élections libres et des mesures contre la corruption. La répression est sanglante : plusieurs milliers de morts selon certaines ONG. Le bilan exact n’a jamais été communiqué. Au moment où "Tank Man" est filmé et photographié par quelques journalistes réfugiés sur les balcons de l’hôtel Beijing, les manifestants ont perdu la partie.

"Tank Man"

Un homme traverse l’immense avenue de la Paix éternelle (Chang'an) qui longe la place Tiananmen, vidée de ses étudiants rêvant de plus de liberté. Il vient se planter devant une colonne de quatre chars de l'Armée populaire de libération. Comme on peut le voir sur ces images, le char de tête tente de contourner à plusieurs reprises le manifestant.

Mais à chaque fois celui-ci se replace sur la route du blindé. "Tank Man" escalade alors le char pour parler avec ses occupants. Il en redescend et se replace devant le véhicule, qui s’immobilise. Il finit par être emmené par trois hommes, dont on ne connaît toujours pas les intentions. Voulaient-ils le protéger ou l’arrêter ?

Des protagonistes inconnus

A l'heure actuelle, on ne connaît toujours pas l'identité de "Tank Man". Certains l'ont identifié sous le nom de Wang Weilin, mais cela reste à confirmer.  "Rien ne permet de l'identifier et il n'a vraisemblablement joué aucun rôle majeur avant. C'est le soldat inconnu !", s'enthousiasme le coauteur de Tiananmen 1989 (éd. Seuil-Delcourt, avril 2019). On ne sait pas non plus ce qu'il est advenu de lui. "On ne sait pas s'il est vivant ou mort", confie l'écrivain et journaliste Adrien Gombeaud à nos confrères de France Info. "On a beaucoup spéculé sur les personnes qui l'éloignent du champ de la caméra. S'agit-il de policiers ? De gens qui l'ont mis à l'abri ? On ne le sait toujours pas. On sait juste que les autorités chinoises n'ont jamais fait état d'un prisonnier jugé pour s'être opposé ce jour-là, à cet endroit-là et de cette façon-là à l'armée". 

Comme d'autres, le dissident chinois défenseur des droits de l'homme, Hu Jia, a mené sa propre enquête. "J'ai suivi toutes les pistes, sans parvenir plus loin que quelques photos et vidéos. J'ai cherché des témoins dans la rue, en vain. J'ai même demandé à des amis à l'état-major de l'armée à Shenyang de m'aider à localiser le pilote du premier char".

Du côté des autorités, c'est le silence perpétuel. Un an après les faits, la journaliste Barbara Walters, grande figure de la télévision américaine, exhibe inopinément la photo de "Tank Man" en pleine interview avec Jiang Zemin, le numéro un chinois.

"Qu'est-il arrivé à ce jeune homme?", demande-t-elle. Jiang esquive d'abord, en faisant remarquer qu'il n'a pas été écrasé par le char, puis assure ignorer ce qu'il est devenu.

"Un miracle que ce cliché soit devenu iconique"

Le moment a été capturé par plusieurs journalistes. Mais l'auteur de la photo la plus connue et finaliste du Prix Pulitzer en 1990, avec ses lampes blanches au premier plan et un cadrage plus rapproché que celui de ses confrères, pense que c'est un "miracle" que ce cliché soit devenu iconique. "Quand je regarde cette photo", expliquait Jeff Widener en 2014 au Wall Street Journal, "ce que je vois, c'est à quel point j'ai failli la rater complètement. (...) Quand vous prenez une photo avec un 800 mm à 1/30e de seconde, c'est une photo impossible à prendre à cette distance avec cette focale."

Jeff Widener n'était pas le seul à penser que sa photo était inutilisable. "On ne pouvait pas voir le visage de l'homme, il n'y avait pas d'expression faciale et il était loin", confie le photographe américain Stuart Franklin au South China Morning Post, "mais tout d'un coup la photo a pris vie". Avant d'ajouter ce détail macabre : tandis que "Tank Man" faisait face au char, "vingt corps étaient enlevés de l'avenue".

Toujours selon Stuart Franklin, les éditeurs n'ont pas tout de suite réalisé l'importance des images prises de "Tank Man". C'est seulement après que George Bush ait vu et commenté l'une des photos que les patrons de presse, affirme-t-il encore, s'intéressent à cet homme mystérieux, cet "habitant de Pékin comme les autres, rentrant chez lui après avoir fait ses courses".

 

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