Il y a 20 ans, Bachar al-Assad prêtait serment. Des espoirs de réformes au "boucher de Damas"

Ce jour-là, le monde ne le sait pas encore, mais cette cérémonie va marquer de manière indélébile le futur de la Syrie. Le 17 juillet 2000, il y a 20 ans jour pour jour, un jeune homme prête serment devant le Parlement syrien à Damas. Il est médecin ophtalmologue de formation et, soyons clairs, devenir président n’était pas prévu dans son plan de carrière. Son nom : Bachar al-Assad.

Une arrivée au pouvoir un peu par hasard

Les Syriens n’avaient pas beaucoup eu l’occasion de voir Bachar al-Assad avant les obsèques de son père Hafez al-Assad. Mais ce jour-là, la cérémonie est retransmise à la télévision et Bachar al-Assad est en première ligne pour encadrer les hommages à celui qui dirigeait le pays jusque-là.

Bachar al-Assad n’était pas celui qui devait prendre la succession du pouvoir en Syrie. Il était installé à Londres pour y poursuivre sa carrière d’ophtalmologue. Sa compagne, Asma, qui deviendra son épouse peu après sa prestation de serment, travaillait alors dans la finance au cœur de la City. C’est le frère aîné de Bachar, Bassel, qui était pressenti pour succéder à son père. Mais son décès suite à un accident de voiture en 1994 a changé la donne. Bachar al-Assad est alors devenu le successeur tout désigné pour prendre les rênes du pays.

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Photo de la famille al-Assad prise en 1985. Le père, Hafez al-Assad, alors président de la Syrie, est assis au premier rang aux côtés de son épouse. Bachar al-Assad, est le deuxième en partant de la gauche au deuxième rang. © AFP

Candidat unique et premier plébiscite

Le 17 juillet 2000, Bachar al-Assad prête donc serment, sans surprise. Il était le candidat unique et a été désigné président à l’issue d’un plébiscite puisqu’il a récolté 97,29% des voix lors d’un référendum organisé un mois après le décès de son père, Hafez al-Assad, qui avait dirigé la Syrie pendant 30 ans.

Et avant d’être candidat à la présidence, Bachar al-Assad était devenu commandant en chef des forces armées et numéro un du parti Baas au pouvoir. Bachar al-Assad est alaouite, un groupe religieux, banche du chiisme. En Syrie, les alaouites sont majoritaires dans les rangs du pouvoir autour de Bachar al-Assad. Ils ne veulent pas perdre les commandes du pays.

Les images de l’agence APTN sur la journée du 17 juillet 2000. On y voit notamment Bachar al-Assad déposer son bulletin dans le cadre du référendum.

Une réforme constitutionnelle "sur mesure"

Bachar al-Assad n’était pas seulement le candidat unique à la succession de son père. La constitution a aussi été changée le jour même du décès de Hafez al-Assad, le 10 juin 2000, pour modeler les règles afin de permettre au jeune Bachar d’investir le palais présidentiel. Un article de la constitution a été modifié au Parlement pour abaisser de 40 à 34 ans l’âge minimum requis à la magistrature suprême. Or Bachar al-Assad avait précisément… 34 ans le jour de sa prestation de serment.

Les espoirs de voir arriver "un réformateur"

Une chose est marquante. Comme on peut le voir dans le documentaire d’Antoine Vitkine, "Bachar, moi ou le chaos", le monde entier ou presque était présent au moment des obsèques du père de Bachar al-Assad précisément pour tenter d’apprendre à connaître celui qui était appelé à lui succéder. En 2000, Stephen Hadley est un des conseillers de George W. Bush, alors candidat républicain à l’élection présidentielle américaine. Hadley est chargé de former le candidat aux arcanes de la politique étrangère. "Tout le monde se demandait quel genre de personne il était explique Hadley dans ce documentaire, en parlant de Bachar al-Assad. On ne savait pas grand-chose de lui. Il est médecin, il a une femme née au Royaume Uni. Et nous avons alors l’espoir que, sous son influence, il devienne un réformateur sur le plan politique et économique".

L’espoir aussi lors du très bref "Printemps de Damas"

Les 30 ans de règne de Hafez al-Assad (1970-2000) ont été marqués par une très dure répression de l’opposition. Impossible de faire entendre sa voix si elle n’était pas modelée par le régime. Alors, comme l’écrivait le Monde diplomatique à l’époque, "à la mort d’Hafez El Assad le 13 juin 2000, après trente années de pouvoir sans partage, la société civile, les opposants au régime, et même certains baasistes, ont cru à la démocratisation du système politique".

Des groupes d’intellectuels, des responsables de groupes politiques et des artistes ont appelé les autorités de Damas à "amnistier" des prisonniers politiques et à lever l’état d’urgence en vigueur depuis 1963. Parallèlement, des réunions citoyennes avaient lieu un peu partout dans le pays pour parler de l’organisation de la société. Des moments inimaginables sous le règne d’Hafez al-Assad. Ce qui fait dire aux observateurs de l’époque qu’on a assisté, pendant quelques mois, en Syrie, à une ouverture vers une forme de liberté d’expression : le "Printemps de Damas". Mais cette période fut de courte durée. L’arrestation durant l’été 2001 de dix opposants met un terme à ce "Printemps de Damas".

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Le premier ministre belge de l’époque, Guy Verhofstadt, rencontre Bachal al-Assad à Damas (Syrie) le 19 novembre 2001. La Belgique occupe alors la présidence tournante de l’Union européenne et emmène une délégation européenne pour une tournée dans la régi © PHOTO AFPI/SANA/BELGAIMAGE

Pourtant, grâce à sa volonté affichée de reformer son pays, notamment en affirmant vouloir s’attaquer aux problèmes de corruption, Bachar al-Assad gagne petit à petit la confiance de plusieurs chefs d’Etat occidentaux qui parient sur lui. Il est notamment invité à Paris, par le président Jacques Chirac, en 2001. Il reçoit aussi une importante délégation européenne à Damas, en novembre 2001. C’est alors la Belgique, et son premier ministre Guy Verhofstadt, qui mène cette mission.

Les événements au Liban marquent une rupture

Le 14 février 2005, le monde découvre avec horreur l’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri. Cet homme politique proche de la France et des Etats-Unis est tué en pleine rue, lorsqu’une camionnette piégée explose au passage de son convoi. Un attentat qui fait une vingtaine de morts et une centaine de blessés.

L’opposition antisyrienne accuse le pouvoir syrien et le Hezbollah d’être en première ligne de cet assassinat. Les appels au retrait des troupes syriennes, installées au Liban depuis 1976, s’intensifient. Damas nie toute implication mais le Liban vivait alors sous une forme de tutelle de la Syrie qui maintenait sur le territoire libanais des milliers de soldats depuis près de 30 ans.

Mais sous la pression de la communauté internationale et de la population libanaise, les soldats syriens finiront par quitter le Liban le 26 avril 2005. Les Nations Unies avaient voté, en septembre 2004, une résolution en ce sens à l’initiative des Etats-Unis et de la France.

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Attentat contre le convoi de Rafiq Hariri, le 14 février 2005 à Beyrouth, Liban. © WAEL HAMZEH – BELGAIMAGE

La "Déclaration de Damas"

Peu après, le 16 octobre 2005, l’opposition aux autorités syriennes, dont des partis de l’opposition laïque et les Frères musulmans basés à Londres, lançait une initiative connue sous le nom de "Déclaration de Damas". Cette déclaration est un appel à un "changement démocratique et radical" en Syrie qui est confrontée à ce qui est décrit par les porteurs de cette initiative comme "un régime totalitaire et sectaire"Fin 2007, un Conseil national de la "Déclaration de Damas" avait aussi été créé en Syrie mais plusieurs de ses membres ont été arrêtés et condamnés. Selon l’Organisation nationale des droits de l’homme en Syrie (ONDHS), certains opposants ont été condamnés pour avoir, selon la justice syrienne,"affaibli le sentiment national qui porte atteinte à l’image de l’Etat" et "propagé des informations mensongères qui affaiblissent le moral de la nation et nuisent à l’Etat".

 

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Bachar al-Assad et son épouse, Asma, à Damas, le 22 décembre 2004. © LOUAI BESHARA – AFP

2008 : le retour sur la scène internationale

En 2008, Bachar al-Assad veut profiter du changement de pouvoir en France pour se rapprocher notamment de Paris pour ne plus dépendre uniquement de ses rapports privilégiés avec l’Iran et la Russie à l’international. A l’époque, Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, est contacté par les autorités syriennes. Au micro d’Antoine Vitkine dans le documentaire "Bachar, moi ou le chaos", Claude Guéant explique que "Bachar al-Assad voulait se donner un peu de marge de manœuvre sur le plan économique. Il voulait, pour le pays, essayer de trouver une sorte de normalité dans les relations avec le reste du monde. Et il y avait aussi des raisons personnelles. Bachar al-Assad et son épouse, avec leurs formations, leur éducation, leurs âges, en avaient un peu assez d’être considérés comme des pestiférés". Dans la foulée, la Syrie reconnaît la souveraineté du Liban.

Résultat, le 14 juillet 2008, Bachar al-Assad est de retour dans la capitale française, avec son épouse, invité cette fois par le président Nicolas Sarkozy dans la tribune d’honneur pour assister au défilé de la fête nationale. Ce qui n’est pas sans faire grincer certaines dents.

Le reportage de France télévision sur la présence de Bachar al-Assad au défilé du 14 juillet 2008, archivée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA).

2011 : les manifestants réprimés en Syrie

Alors que le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali a déjà fui vers l’Arabie Saoudite et que, en Egypte, Hosni Moubarak a démissionné, le "Printemps arabe" arrive aux portes de Damas.

En mars 2011, en Syrie, la révolte populaire est en marche et les manifestations appelant au départ de Bachar al-Assad sont réprimées dans le sang. Le régime, qui évoque une "rébellion armée de groupes salafistes". En avril, la contestation s’élargit et Bachar al-Assad se lance dans une guerre contre ceux qu’il assimile à des "terroristes manipulés" par l’étranger. Le régime sera accusé à maintes reprises par de nombreux pays de faire usage d’armes chimiques contre sa population, ce qu’il a toujours démenti. La révolte sera très lourdement réprimée et cela entraînera une escalade de la violence et l’armement des groupes rebelles.

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Des civils syriens s’échappent après un bombardement dans la ville de Alep, le 18 avril 2014. © BARAA AL-HALABI – AFP

Al-Assad "illégitime", les alliances changent

Alors qu’une partie du monde, dont les Etats-Unis, tourne le dos à Bachar al-Assad, devenu à leurs yeux "illégitime", la Syrie se rapproche alors de certains de ses alliés. Le mouvement chiite libanais Hezbollah envoie des combattants sur le front syrien en 2013 et l’Iran devient son principal soutient dans la région. En septembre 2015, la Russie, déclenche une importante campagne militaire pour venir en aide à l’armée syrienne, au bord de l’effondrement. L’intervention de Moscou permet aux forces du régime syrien de remporter des victoires importantes face aux rebelles et aux jihadistes. En décembre 2019, le pouvoir lance une nouvelle offensive meurtrière dans la région d’Idleb, l’ultime grand bastion des jihadistes et des rebelles. Depuis 2011, la guerre en Syrie a fait, plus de 380.000 morts et des millions de réfugiés et déplacés. Le prix des denrées alimentaires s’est envolé, les rendant inaccessibles pour une partie de la population. 9,3 millions de personnes sont dans une situation d’insécurité alimentaire en Syrie aujourd’hui selon le Programme alimentaire mondial alors que le pays compte un peu moins de 17 millions d’habitants. Un horrible bilan qui vaudra à Bachar al-Assad le surnom de "boucher de Damas".

Où en est-on 20 ans plus tard ?

Pendant deux décennies, Bachar al-Assad a utilisé tous les moyens pour rester au pouvoir. Réélu sans surprise et avec des scores staliniens en 2007 (avec 97,62% des voix) et en 2014 (avec 88,7% des voix) pour des périodes de 7 ans, il s’est finalement positionné comme le garant de la survie du régime et n’a plus caché son intention de rester en place au moins jusqu’au terme de son troisième mandat, soit en 2021. Ensuite ? Il n’est pas impossible de le voir se représenter en 2021 pour briguer un nouveau mandat. Selon certains observateurs, son fils aîné, Hafez al-Assad, qui porte le même prénom que son grand-père, pourrait être celui qui sera porté pour assurer un jour la succession. 

Catastrophe humanitaire à Idlib, ce 18 février 2020:

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