"Il faut faire un choix: soit on continue en Iran, soit on continue aux Etats Unis"

Donald Trump l'avait annoncé depuis son retrait de l'accord sur le nucléaire iranien: c'est ce mardi que les sanctions américaines envers Téhéran ont été réactivées. Elles  menacent d'importantes amendes les entreprises qui investissent dans plusieurs domaines listés par les autorités américaines.

Parmi ces interdictions, les investissements bancaires sont proscrits, et toute entreprise qui commercerait avec l'Iran risquerait de voir ses intérêts aux Etats Unis mis en péril... 
Une tuile pour l'économie iranienne: comme dans d'autres pays, beaucoup d'entreprises belges ont décidé de se retirer du marché iranien.

Elles sont plusieurs centaines, grandes entreprises ou PME, à avoir profité de l'ouverture de ce marché en 2016. A l'époque, l'accord sur le nucléaire venait d'être signé, et les sanctions économiques américaines avaient été levées.
Les exportations belges vers l'Iran avaient augmenté de 20% en un an, et sur les deux années 2016 et 2017, elles se montaient  à 550 millions d'euros.

Ce sont des missions économiques organisées par les trois Régions du pays qui avaient boosté ces échanges, et une série d'entrepreneurs en ont profité pour prospecter en Iran.Parmi eux, Laurent Buzon,  il est patron d'une PME à Herstal, qui fabrique des plots pour les revêtements de sol.

Comment avez-vous découvert le marché iranien?

Laurent Buzon: il y a deux ans, avec l’Awex (l'agence wallonne à l'exportation et aux investissements, ndlr), nous avons pu voyager en Iran et y tisser des contacts. On a pu rencontrer des architectes, et cela nous a permis d'avoir deux beaux projets: l'un à Téhéran et l'autre dans la ville de Machhad.

C'étaient deux projets de shopping centers, des salles de cinémas avec tous les espaces extérieurs, les aménagements. Nous avons pu vendre nos plots pour qu’ils puissent être installés par l’entrepreneur local de ces deux chantiers.

À combien s’élevaient ces contrats ?

L. B. : Ce ne sont pas vraiment de gros chantiers, ce sont des quantités de 15 à 20 000 plots pour Machhad Mall, et une centaine de milliers de plots pour le shopping center à Téhéran. C'est plus ou moins 0,2 ou 0,3 du chiffre d’affaires de Buzon, ce ne sont pas de gros projets. Mais c’était une entrée dans un marché qui pouvait être potentiellement acceptable, s’il y avait eu les ouvertures nécessaires.

Et ces ouvertures n'existent pus selon vous...

L. B. :Maintenant, il y a les sanctions. Mon entreprise est présente aux Etats-Unis depuis 1998, j'ai donc du faire un choix et mon choix est très simple: je garde les Etats-Unis, par rapport au petit marché iranien. Je n’ai pas envie de prendre un risque coupant les relations avec des partenaires que j’ai depuis 10 ans aux Etats-Unis.

Peut-être que l’Europe peut me protéger ici, en Europe. Mais si les Etats-Unis décident que mes distributeurs là bas, parce qu’ils savent que la société Buzon continue à vendre en Iran, les bloque, leur interdise d’importer nos produits... je n’ai pas le choix. Pour l’instant. Je verrai dans les mois à venir ce que l’Europe peut faire comme pression ou pas.

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Pascale Delcomminette, administratrice générale de l'Awex, Geert Bourgeois, ministre-président flamand, entre autres, durant la première mission économique belge le 31 octobre 2016 à Teheran © YORICK JANSENS - BELGA

L'Iran était un marché idéal pour les entreprises belges: le pays est plutôt industrialisé, et les demandes en biens d'équipement ou en composants divers sont nombreux. Ce qui est le fort des entreprises belges.
Pour l'AWEX,  ces sanctions sont donc un signal négatif,  comme nous l'a expliqué son administratrice générale, Pascale Delcomminette.

La situation pour les entreprises belges devient compliquée, les exportations flamandes par exemple vont vraisemblablement reculer de plus de 14%. Les entreprises wallonnes en Iran vont aussi être bousculées...

Pascale Delcomminette: Après la levée des sanctions, nous avions mené une série d’actions qui nous avaient permis de positionner les entreprises wallonnes sur ce marché. On avait repris une série de missions en Iran avec une quarantaine d’entreprises en 2016 et une vingtaine en 2017. Il y avait un véritable engouement pour l’Iran, avec des contrats en passe d’être signés.

Depuis le 8 mai et singulièrement à partir de ce mardi, la situation va changer, puisque les sanctions vont être mises en place. Mais aussi, que le taux du rial a évolué et a été fortement dévalué face à  l’euro. Les banques se retirent.

Ça veut dire que pour les entreprises wallonnes actives en Iran, qui sont une centaine, les sanctions qui vont être mises en place à partir de demain et la deuxième vague de sanctions, à partir du 4 novembre, vont sérieusement les impacter.

On estime que les exportations devraient diminuer de 30%. Non seulement parce qu’il y une série de contrats qui ont été signés ces derniers mois mais qui ne verront pas le jour, mais aussi parce que les entreprises vont arrêter les négociations pour d’autres contrats, par peur de sanctions directes.

Une vraie mauvaise nouvelle

Que conseillez-vous aux entreprises wallonnes?

P. D. : Par rapport aux sanctions indirectes, l’Europe est, certes, en train de préparer "la loi de blocage", qui permet, ou qui veut protéger les entreprises européennes et empêcher toute sanction extraterritoriale envers ces entreprises-là. La commission interdit à ces entreprises de se soumettre à ces sanctions, et les encourage à demander des dommages aux Etats Unis dans le cas où elles se trouveraient lésées.

Mais ça, c’est de la théorie. Car en même temps, nos entreprises sont aussi très actives sur le marché américain, et donc leur crainte est d’être frappées par des sanctions américaines sur le sol américain. Ce ne sont donc plus des sanctions extraterritoriales, et la loi de blocage européenne ne fonctionne plus.

Nous tenons les entreprises au courant très régulièrement de l’évolution de la situation, nous leur conseillons d’être très prudentes, notamment au niveau des financements. Il n’y a pas de recette miracle, l’Iran c’est un pays qui devient très difficile à prospecter pour nous.

Dans quels domaines la Wallonie est-elle présente en Iran?

P. D. : C’est une vraie mauvaise nouvelle puisqu'il y avait cette ouverture d’un marché fermé durant des années, qui recelait un potentiel important, et qui s’ouvrait. Les demandes étaient importantes puisque le marché avait été fermé depuis des années, tous les secteurs de l’économie étaient demandeurs. Mais c’est surtout les secteurs industriels, ceux de l'énergie, les industries du secteur de la santé, qui sont les plus fortement concernées par les négociations et les marchés qui étaient en cours ces dernières années.  

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