Hong Kong: jusqu'où peut s'enfoncer la crise?

Cela fait maintenant deux mois que les manifestants hongkongais défient le pouvoir en place. La raison de leur mécontentement? Un projet de loi proposé par la dirigeante pro-Pékin, Carrie Lam, et depuis suspendu, qui prévoyait de faciliter les extraditions vers la Chine continentale.

Cinq revendications

Après un dixième week-end de mobilisation et une semaine exceptionnelle où s’est déroulée une grève générale, Pékin hausse le ton en affirmant que "ceux qui jouent avec le feu périront par le feu". Le mouvement de contestation monte en puissance de jour en jour, ce à quoi la police répond de plus en plus violemment. 

Pour Sebastian Veg, sinologue et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, difficile de prévoir comment cette situation va se conclure. "Il est certain qu’on est dans une sorte de spirale, où il est effectivement très difficile de sortir de la surenchère des deux côtés", constate-t-il. "Depuis le moment où le projet de loi a été suspendu, les manifestants proposaient cinq revendications : le retrait plutôt que la simple suspension du projet, une commission d’enquête indépendante et trois autres revendications. Le gouvernement s’est alors complètement raidi contre ces cinq revendications en disant qu’aucune ne pouvait être satisfaite. Et devant la surdité du gouvernement, les manifestations sont allées de plus en plus loin dans des actes de provocation".

Il poursuit: "Il y a très peu de violences contre des personnes ou contre des biens privés, mais des violences symboliques et des violences contre la police. De l’autre côté, on a effectivement une surenchère dans la répression, donc ça semblait pendant un moment peut-être assez chaotique, mais depuis lundi dernier il y a eu un éditorial dans Le Quotidien du Peuple, le journal officiel du Parti communiste chinois, qui a bien remis en ordre la stratégie de Pékin".


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La police et au parquet de Hong Kong ont ainsi reçu carte blanche pour soit réprimer par la force, soit faire condamner les manifestants par la loi, avec des chefs d’accusation extrêmement graves. "Il y a d’autre part une stratégie pour mobiliser toutes les forces pro-Pékin à Hong Kong, et en particulier la communauté d’affaires qui a montré pas mal de sympathie aux manifestants. Il y a donc là une stratégie qui consiste à les pénaliser de façon extrêmement forte, notamment en s’en prenant directement à leur activité en Chine si non seulement ils ne condamnent pas, mais aussi s’ils ne prennent pas des mesures actives pour discipliner les manifestants employés par leurs entreprises", précise Sebastian Veg.

Mouvement massif

En termes de mobilisation, de quantité et de diversité des participants aux manifestations, cette mobilisation des Hongkongais en 2019 va plus loin que la révolution des parapluies en 2014. "C'est un mouvement qui est plus massif que le mouvement des parapluies, puisqu’il y a eu la marche du 16 juin dernier à laquelle ont participé deux millions de manifestants, soit entre un tiers et un quart de la population hongkongaise, ce qui est absolument énorme", assure-t-il.

"Aujourd’hui, les revendications du mouvement contre le projet de loi d’extradition restent soutenues par environ 80% des Hongkongais, donc ce sont des pourcentages bien supérieurs au soutien dont bénéficiait le mouvement des parapluies. En termes de revendications, c’est le symétrique, c’est un mouvement dont les revendications sont plus modestes que celles du mouvement des parapluies, puisqu’il s’agit là quand même en premier lieu de demander le retrait du projet de loi, ce qui n’est quand même pas quelque chose de très compliqué à réaliser étant donné qu’il a déjà été suspendu sine die, et d’autre part une commission indépendante sur les violences policières. Il y a effectivement, parmi les cinq revendications que je mentionnais, une revendication de relancer les réformes politiques et d’aller vers le suffrage universel. C’était effectivement la revendication du mouvement des parapluies en 2014, mais je ne pense pas que ce soit celle dont les manifestants pensent que c’est la plus urgente à réaliser aujourd’hui. Il y a plutôt vraiment une focalisation sur le projet de loi et les violences policières".

Alors qu'Hong Kong représente pour Pekin des enjeux économiques et stratégiques assez forts, le fait que la Chine hausse le ton avec les États-Unis dans leur guerre commerciale n'est pas anodin. "D’une part, il y a l’élection taïwanaise qui aura lieu en janvier et où Pékin soutient un candidat opposé à la présidente actuelle. Ensuite, il y a effectivement la guerre commerciale avec les États-Unis et Pékin a justement essayé de relier les manifestations à Hong Kong aux forces qui essayent d’entraver la montée en puissance de la Chine", analyse Sebastian Vag.

"Je dirais que la population hongkongaise cherche à ne pas être otage de cette guerre commerciale et à garder les avantages de Hong Kong. Hong Kong bénéficie d’un statut particulier pour les États-Unis et dont beaucoup d’entreprises chinoises profitent aussi. Hong Kong n’est pas sujet aux sanctions commerciales américaines contre la Chine actuellement, mais il y a bien sûr des gens aux États-Unis qui arguent du fait que la répression à Hong Kong pourrait justifier que les États-Unis imposent aussi à Hong Kong des conditions de commerce plus drastiques. D’un côté, ça pourrait bien sûr mettre la pression sur Pékin, mais de l’autre côté, les Hongkongais seraient les premières victimes de ces mesures. C’est donc très compliqué pour les manifestants hongkongais de trouver une position dans ce grand jeu géopolitique", conclut-il.

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