Histoire du SHAPE : du général De Gaulle à Donald Trump ou lorsque la Belgique profite des querelles diplomatiques

Histoire du SHAPE: du général De Gaulle à Donald Trump ou lorsque la Belgique profite des querelles diplomatiques
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Histoire du SHAPE: du général De Gaulle à Donald Trump ou lorsque la Belgique profite des querelles diplomatiques - © AFP

C’est comme une spécialité belge : profiter des tensions entre grands de ce monde et hériter ainsi d’un statut international qui a pour origine sa situation géographique : au milieu des trois grandes puissances de l’Europe de l’Ouest (la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne) il y a, pour le meilleur ou pour le pire, notre petite terre d’héroïsme.

Le pire ce fut d’être durant des siècles un champ de bataille européen. Le meilleur c’est aujourd’hui : capitale de l’Europe, carrefour international et siège de grandes institutions, tel l’OTAN. Avec, à en croire Donald Trump, le déplacement prochain du commandement américain en Europe de Stuttgart à Mons parce qu’il est remonté à balles de guerre contre l’Allemagne d’Angela Merkel.

L’histoire se répète : si Mons est le siège de l’OTAN, c’est parce que le général De Gaulle était atteint d’une forme "d’américanophobie". Se sentir inféodé à Washington, c’était tout sauf gaullien…

L’OTAN quitte Paris pour Mons et Bruxelles

Hôtel Astoria, avenue des Champs-Elysées, à deux pas de l’Arc de Triomphe. C’est là qu’en 1950, en pleine guerre froide, s’installe le quartier général de l’Otan qui vient d’être créé pour faire face à la menace soviétique. Un an plus tard, le SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe), avec à sa tête le général Eisenhower tout auréolé de sa victoire contre le nazisme, s’installe à Saint-Germain-en-Laye, à 30 kilomètres de Paris. L’OTAN y restera quinze ans…

Car en 1966, voici ce qu’écrit le général De Gaulle à son homologue américain Lyndon Johnson : "La France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN".

C’est dit en termes polis mais cela signifie que les Américains sont priés d’aller voir ailleurs. Où ? Voilà que la Belgique se propose : et voilà qui tombe bien au plan stratégique : pas trop loin des bases américaines en Allemagne et pas trop proche du rideau de fer.

Le 14 mars 1967, le SHAPE quitte l’ouest parisien et part pour la région montoise où l’on a transformé à la hâte l’ancienne base militaire de Casteau pour l’accueillir.

Plus d’un demi-siècle plus tard, la guerre froide est un lointain souvenir. Mais le SHAPE est toujours à Mons, dans ce qui est devenu une petite ville de 220.000 hectares qui accueillent des représentants des 28 pays membres de l’OTAN. Quant au centre politique et administratif de l’OTAN, il est à Bruxelles. Le premier bâtiment inauguré en 1967 a été remplacé 50 ans plus tard par un édifice flambant neuf. Bruxelles, capitale de l’OTAN, en 2003 on se demandait pourtant si le vent ne tournait pas…

Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense en 2003.

On peut parfaitement se réunir ailleurs qu’en Belgique

La phrase lancée par Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, illustre la tension diplomatique entre la Belgique et l’Amérique de George W. Bush. Nous sommes en juin 2003 et les Etats-Unis s’offusquent de la loi de compétence universelle votée par le Parlement belge qui permet notamment à des Irakiens de déposer plainte contre des militaires américains. "On peut sérieusement se poser la question de savoir si l’OTAN peut continuer à tenir des réunions à Bruxelles", insiste alors le secrétaire américain à la Défense.

Le gouvernement américain de l’époque ne décolère pas contre la Belgique qui s’était déjà illustrée quelques mois plus tôt, aux côtés de la France et de l’Allemagne, par une opposition farouche à la guerre en Irak. Donald Rumsfeld laisse carrément entendre que l’OTAN pourrait très bien déménager vers l’est, à Varsovie ou à Prague. Et puis, tout s’apaise : la Belgique modifie sa loi controversée, l’OTAN participe au financement du nouveau siège, bref "business as usual" : rompue à l’art du compromis et dotée d’un sens pragmatique aigu, la Belgique est passée entre les gouttes…

2020 : en punissant l’Allemagne, Trump favorise la Belgique

On peut reprocher beaucoup de choses à Donald Trump mais pas de tourner autour du pot. Alors que le chef du Pentagone, Mark Esper, tentait de justifier le retrait de 12.000 soldats d’Allemagne par des considérations stratégiques, le président l’a démenti publiquement : "On en a marre d’être des pigeons : nous réduisons nos forces en Allemagne parce qu’ils ne paient pas !".

Vendredi dernier, notre ministre de la Défense a été contacté par son homologue américain pour l’informer que les Etats-Unis prévoyaient de déplacer de Stuttgart leur commandement militaire en Europe. C’est le seul commandement opérationnel américain en dehors de son territoire, héritage de la guerre froide et qui a également quitté la France en même temps que le SHAPE. Environ 2000 hommes à répartir entre Mons et Naples annonce Washington.

La Belgique va-t-elle devoir payer ?

Quand ? Comment ? A quelles conditions ? Autant de questions sans réponses. A priori, il n’est pas question pour la Belgique de payer quoi que ce soit. L’argument de Donald Trump contre les Allemands qui ne paient pas assez à son goût ne manque d’ailleurs pas de saveur : l’Allemagne consacre 1,24% de son PIB à la Défense, c’est moins que la France (1,82) ou que les Etats-Unis (3,30) mais avec seulement 0,93 la Belgique fait encore moins bien.

Pire : sur les 28 pays de l’OTAN, seul le Grand-Duché fait moins bien que nous. Alors, de deux choses l’une : soit Donald Trump n’en est pas informé (c’est possible), soit l’argument financier n’est qu’un prétexte pour punir l’Allemagne et ses voitures trop présentes à ses yeux dans rues des villes américaines (c’est probable).

Morale de l’histoire : dans les années 60 comme aujourd’hui, la Belgique n’a décidément pas son pareil pour tirer bénéfice des querelles diplomatiques. Il paraît que le Belge a une pierre dans le ventre ; en accueillant les organismes internationaux sur son sol, la diplomatie belge semble avoir intégré cette dimension.

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