Hiroshima, 75 ans plus tard : l'histoire bouleversante de deux enfants victimes du bombardement

Le 6 août 1945 à 8h15, la première bombe atomique de l’histoire de l’humanité s’abattait sur le Japon. Des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants perdent la vie sans distinction. 75 ans plus tard, voici l’histoire poignante de deux enfants victimes de cette tragédie meurtrière.

Sadako Sasaki et la légende des "1000 grues de papier"

Le jour de l’explosion, la petite Sadako Sasaki est âgée de 2 ans. Elle se trouve chez elle, à 1,6 kilomètre de l’épicentre, et n’est miraculeusement pas blessée. Elle vit heureuse, va à l’école et se lance même dans des compétitions de course à pied.

Tout semblait aller pour le mieux. Mais dès 1954, Sadako se sent prise de vertiges de plus en plus récurrents. La jeune fille de 12 ans finit par être hospitalisée au début de l’année 1955. Le diagnostic est sans équivoque : elle souffre d’une leucémie aiguë provoquée par l’exposition aux radiations 10 ans plus tôt, comme tant d’autres victimes. Ses jours sont comptés.

Sadako ne voulait pas mourir. Au Japon, une vieille légende raconte que tout vœu est susceptible de se réaliser à la seule condition de plier soi-même mille grues de papier reliées entre elles. C’est donc au pliage de ces origamis qu’elle va consacrer tout son temps. Chaque jour, elle rassemble tout le papier qu’elle trouve, qu’il vienne d’emballages de cadeaux ou de ses médicaments.

Sadako dépasse la barre symbolique des 1000 oiseaux de papier en à peine un mois. Elle continue, sans relâche, jusqu’à son dernier souffle. Le matin du 25 octobre 1955, elle laisse derrière elle son œuvre en papier en guise d’héritage. Bien que sa famille ignore le nombre exact de grues réalisées, on sait qu’il était au moins supérieur à 1300.

Les camarades de classe de la jeune fille sont bouleversés par la nouvelle. Ils proposent d’ériger un monument en son honneur pour "réconforter les esprits de tous les enfants morts de la bombe atomique". Très vite, les autres classes se joignent au mouvement. Les autres écoles de la ville aussi, puis du pays : le mouvement des "Enfants de la Bombe Atomique" est né.

Deux ans plus tard, le 5 mai 1958, on inaugure la statue des Enfants de la Bombe Atomique grâce aux contributions de 3200 écoles japonaises et des dons financiers venus du monde entier. Sadako Sasaki est devenue le visage de tous les enfants victimes de la tragédie. La guirlande de 1000 grues de papier, quant à elle, a dépassé les frontières de l’archipel pour devenir un symbole mondial de paix.


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Aujourd’hui, la statue des Enfants de la Bombe Atomique existe toujours. Les enfants du monde entier continuent d'y apporter des grues en papier, au rythme de 10 millions supplémentaires chaque année, pour réclamer la paix. Ces créations sont exposées autour du monument, désormais rebaptisé Monument des Enfants pour la Paix.

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Une sculpture d’oiseau en origami trône au sommet du monument. © Julien Covolo
Les enfants du monde entier sont invités à déposer leurs origamis. © Julien Covolo
Le Monument des Enfants pour la Paix est entouré de pliages confectionnés par des enfants du monde entier. © Julien Covolo

Naoto Shikoku et son grand frère devenu poète

L’histoire de Naoto Shikoku est intimement liée à celle de son grand frère, Gorō. Ce dernier était envoyé en Mandchourie, dans une tentative d’invasion réprimée par la Chine. Naoto, lui, vit à Hiroshima avec sa maman lorsque la bombe atomique est larguée sur la ville. Âgé de 18 ans, il tenait un journal qu’il complétait religieusement jour après jour. En cet été 1945, Naoto travaille dans une caserne militaire. Il devait être libéré le 3 août, mais le commandant reporte cette date au 7 août.

"Lundi 6 août, temps clair. — Raid aérien massif sur Hiroshima ! Gardez ceci en mémoire ! […] Je pense qu’il était environ 9 heures lorsque nos rêves ont été interrompus par le bruit d’une énorme explosion. Même le souvenir en est bouleversant — j’ai ouvert les yeux pour voir les tuiles et le bois du plafond s’écraser sur nos corps. […] Je pouvais sentir l’étrange chaleur du sang qui coulait sur mon front. Impossible de m’échapper. […] Le ciel avait la couleur de la terre et le soleil était teinté d’orange. Ces salauds ont enfin réussi, ai-je pensé. Ma jambe gauche me fait si mal qu’on dirait qu’elle est en feu", raconte-t-il dans son journal.

"Raid aérien massif sur Hiroshima ! Gardez ceci en mémoire !"

Le tableau qu’il décrit ensuite est apocalyptique : "Je dormais au deuxième étage, mais le bâtiment s’est effondré et je peux sortir directement dans la cour. Des blessés sont allongés sur le sol. Je m’allonge aussi et je découvre Hiroshima en flammes. Tellement de choses me traversent l’esprit. Autour de moi, les gens pleurent, crient à l’aide, gémissent…".

Naoto parvient malgré tout à s’extirper des flammes et à se mettre en sécurité. "Une très longue journée", conclut-il. C’est le moins que l’on puisse dire. Naoto ne le sait pas encore, mais il a été directement exposé aux radiations de la bombe. Son état s’aggrave de jour en jour, mais le jeune garçon s’efforce de continuer à raconter son histoire dans les pages de son journal.

"Lundi 27 août, pluie intermittente. — Mon estomac va mieux aujourd’hui, mais ma jambe me fait horriblement mal. Pour le petit-déjeuner, une bouillie de riz. Même chose pour le déjeuner. J’ai mal à la jambe. Je ne vais pas…", tente-t-il d’écrire en vain sur son lit de mort.

Entre-temps, le grand frère de Naoto a été fait prisonnier par l’Union Soviétique. Il ignore tout du bombardement d’Hiroshima. La disparition de son frère ne lui sera rapportée que trois ans plus tard, lors de son retour au Japon en 1948. Il se consacrera à la peinture et à la poésie durant tout le reste de sa vie, se jurant de militer contre la guerre et les armes atomiques. "Je vais créer de l’art au nom de tous ceux qui ont perdu la vie. De l’art qui appelle à la fin de la guerre et des armes nucléaires. C’est tout ce qui compte – je me fiche que ce soit considéré comme de l’art ou non", a-t-il écrit.

Gorō Shikoku est décédé le 30 mars 2014 à l’âge de 89 ans.


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