Heurts en Catalogne: et si la justice espagnole avait rendu service à la cause indépendantiste?

La condamnation lundi à des peines de prison de neuf indépendantistes catalans pour la tentative de sécession de 2017 provoque de vives réactions en Catalogne. Et si la justice espagnole avait en fait rendu service à la cause catalane? Car si l'indépendance de la Catalogne est une vieille revendication, la demande n'était pas partagée par l'ensemble de la population. Mais l'injustice a tendance à souder le mouvement. Explications...

Un peu d'histoire

La "República Catalana" a été proclamée en cinq occasions en Catalogne: en 1641, en 1873, et la fois la plus marquante, en 1931, par Lluís Companys, avant qu'elle le soit en 2017 par Carles Puigdemont.

Mais celle-ci n'a jamais réussi à s'implanter durablement, au contraire de la "Generalitat", qui a perduré de 1359 à 1714, de 1936 à 1939, et enfin de 1977 à nous jours accordant un statut d'autonomie... que les Catalans ont toujours voulu le plus large possible.

C'est pourtant une réflexion qu'on a souvent entendue ces derniers temps ou lue sur les réseaux sociaux : l'indépendantisme catalan ne serait finalement qu'un "caprice de riche", à l'instar des volontés de sécession de la Ligue du Nord en Italie, qui refuse de continuer à payer pour les régions plus pauvres du pays. 

Les deux mouvements sont cependant bien différents : non seulement le mouvement catalan a une longue histoire (comme on peut le voir sur la ligne du temps ci-dessus), mais surtout la Catalogne a longtemps revendiqué une autonomie... dans un contexte fédéral espagnol.

Un "trop d'état" qui les brimerait, mais aussi un état espagnol trop faible

Et selon Stéphane Michonneau, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Lille, c'est uniquement suite à l'incapacité de l'actuel pouvoir espagnol à organiser ce fonctionnement moderne de l'état que les Catalans se seraient tournés, quasiment par défaut, vers la solution de l'indépendance...

"Si l'identité catalane s'est formée au fil des siècles, ce n'est qu'au 19ème que se développe vraiment le "catalanisme", un mouvement qui veut proclamer la Catalogne comme nation souveraine, et qui balaie un large spectre politique, de la droite à l'extrême-gauche", explique Stéphane Michonneau, professeur à l'université de Lille, spécialiste de l'histoire espagnole et de la Catalogne au sujet de laquelle il a rédigé une thèse... en catalan.

La Catalogne vit alors une prospérité économique qui va aussi amener un renouveau culturel : "Les Catalans se passionnent à nouveau pour leur riche histoire, pour leur langue, leur singularité, sans s'opposer à l'Espagne elle-même, mais plutôt à un état jugé trop centralisateur".

Ce serait le paradoxe du mouvement catalan, selon Stéphane Michonneau : "Ils se plaignent à la fois d'un "trop d'état" qui les brimerait, mais aussi d'un état espagnol trop faible : la Catalogne s'est longtemps pensée comme une locomotive culturelle et économique. Ce n'est pas qu'ils ne voient pas comme Espagnols, mais au contraire comme les Espagnols qui ont su conserver une vraie liberté, en ne cédant pas à l'état centralisateur"'.

Les nationalistes se nourrissent de la victimisation 

En 2017, la répression policière pour empêcher le référendum est venue gonfler un "roman nationaliste catalan" qui se nourrit de la victimisation, avec deux épisodes majeurs: la capitulation de Barcelone en 1711 lors de la guerre de succession d'Espagne, dont la date est devenue celle de la fête nationale catalane, et à l'issue de laquelle la Catalogne perd toute autonomie, et la victoire de Franco en 1939 qui interdira la catalan en tant que langue.

"Les Catalanistes ont gagné la guerre de l'image lors du référendum: Rajoy est tombé dans le piège de Puidgemont qui utilise l'indépendantisme pour se donner une légitimité". Et ce alors qu'une majorité de Catalans ne demandaient jusque là qu'une autonomie renforcée.

Les lourdes peines (de 9 à 13 ans) infligées aux leaders nationalistes catalans semblent également rentrer dans cette catégorie: le sentiment d’injustice est le plus court chemin vers l’engagement nationaliste, comme le rappelait Bertrand Henne dans sa chronique, en rappelant que le mouvement flamingant se nourrit des mêmes discours d'injustice. Avec une différence fondamentale: une très large majorité de flamands ne veut toujours pas entendre parler d'indépendance....

 

Journal télévisé 14/10/2019

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