Grèce: la déglingue au quotidien

Des magasins fermés ou qui tentent de liquider de vieux stocks
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Des magasins fermés ou qui tentent de liquider de vieux stocks - © AFP

Pendant que les Européens s'affairent à tenter de sauver la Grèce de la crise en lui réclamant sans cesse plus d'efforts, comment vit la population sur place? Les coupes budgétaires ont laissé des traces: chômage, faillites, immobilier déprimé, problèmes d'argent, dépressions, anxiété, agressivité font partie du quotidien. Témoignages sur place.

Pour Blaine Reininger, un musicien américain vivant depuis 14 ans à Athènes, il y a eu "un déclin continu depuis 2004". "En 2004, avec les Jeux olympiques, on a eu des choses qui ont vraiment fait bouger Athènes et la Grèce". Blaine qui a longtemps vécu en Belgique avec son groupe Tuxedo Moon pensait: "Ah, je ne dois plus retourner en Europe, c'est l'Europe qui débarque en Grèce".

Des projets d'infrastructures ont été lancés, des nouvelles routes construites, le métro, des ponts, des projets fantastiques, des rues piétonnes au centre d'Athènes: "C'était la fête en 2004. Mais peu à peu dans les années qui ont suivi, ce fut le déclin".

Une déglingue que Blaine Reininger observe au quotidien aujourd'hui: "Dans les années 80, quand je suis venu ici pour la première fois, la Grèce était arriérée par rapport à la Belgique ou l'Allemagne. La Grèce était pauvre, sale, bruyante et chaotique, mais pas misérable comme maintenant. Aujourd'hui, on en est revenu à la situation des années 60 ou 70".

Zombies

"Dans la rue, on voit des zombies, des drogués, complétement décrépis. Et j'en ai vu des camés, des alcoolos dans ma vie. Des types comme au moyen-âge, des jambes gonflées pleines de plaies tout le long, à force de s'injecter avec des aiguilles sales, des blessures ouvertes, du sang qui coule".

Blaine Reininger qui habite en plein centre d'Athènes, se demande pourquoi des quartiers entiers deviennent parfois la proie des revendeurs de drogue: infestés par les toxicomanes, les prix de l'immobilier s'y écroulent, certains font alors de très bonnes affaires, et après, la police nettoie le quartier...

Le commerce trinque

Cycliste quotidien, Blaine Reininger ne constate pas qu'il y a moins de touristes dans les rues d'Athènes ou devant le Parthénon où il passe tous les jours. Mais il observe le nombre de commerces qui ferment: "Des boutiques que je fréquentais, que j'aimais, ferment: un beau dimanche, je vois le commerçant déménager", déplore-t-il. "Beaucoup s'en vont, en Allemagne, à Berlin, notamment des artistes".

Le plus nantis sont beaucoup moins touchés par la crise que les autres, dit encore Blaine Reininger.

Artiste? Sorry, no money...

Par contre, pour les artistes comme Blaine Reininger qui travaille notamment pour le Festival de Théâtre d'Athènes et d'Epidaure, et qui dépend donc de fonds publics, la crise frappe dur. Il ne sait pas toujours s'il sera payé et connaît des artistes qui ne le sont jamais.

Un cachet de concert non payé, c'est d'ailleurs déjà arrivé à Blaine Reininger, musicien chevronné et respecté: le concert est supprimé ou n'a pas fait assez d'entrées à cause de la situation politique ou des émeutes. "Sorry, no money..."

Une plaie typiquement grecque, dit Blaine Reininger: ignorer ses dettes... Et il est difficile d'obtenir son dû par un procès, surtout en ces temps de vaches maigres.

La santé en danger

Spiros Kivellos, médecin homéopathe à Athènes voit les conséquences des coupes sombres pratiquées dans le système de santé public: "Il y a des hôpitaux célèbres à Athènes pour continuer à travailler dans la dignité et l'honneur avec des médecins qui ne sont plus payés, mais les choses vont de mal en pis". Les économies dans le système de santé se sont aussi traduites par une moindre consommation de médicaments, et le recours à des thérapies douces, moins chères, comme l'homéopathie.

Autre souci dans les pharmacies: depuis mai, les retards de remboursement des médicaments par les mutuelles font qu'on ne trouve plus facilement tous les médicaments. Des pharmaciens hésitent à commander certains médicaments.

La crise a entraîné une hausse de dépressions, de maladies de la thyroïde, d'attaques de panique, de maladies immunitaires et de suicides depuis deux ans, raconte le praticien: les Grecs ont le sentiment d'avoir été trahis par la classe politique. Ils semblent avoir perdu leur foi dans l'espoir. Ils ont du mal à exprimer ces nouveaux sentiments: d'où ces maladies.

"Les gens sont plus déprimés, plus agressifs, plus anxieux", ajoute pour sa part Caroline qui travaille depuis 14 ans à Thessalonique.

Pas d'emprunt, pas de problème

Kostas Maltezo, 37 ans, est dirigeant de Coco-Mat, une entreprise productrice de matelas naturels. Avec la crise, il s'est délibérément tourné vers l'exportation et a ainsi pu maintenir ses affaires à un niveau satisfaisant: "Nous n'avons pas d'emprunts importants, c'est ce qui a fait la différence avec les sociétés endettées: c'est la principale cause de problème en Grèce. Nous avons développé notre entreprise sur fonds propres et nous investissons nos bénéfices".

Il n'a pas dû licencier et a pu conserver ses 154 travailleurs, les payer, et peut même se permettre d'aider ses employés par de petits prêts pour un mariage ou autre chose.

Aujourd'hui, ce chef de PME se félicite même que les difficultés économiques l'aient poussé à se démener pour ouvrir plus de magasins à l'étranger. Kostas Maltezos positivise: "On peut sortir plus fort de la crise si on se débrouille pour exploiter nos ressources, humaines et autres. Nous allons être obligés de gagner notre vie. Ce sera positif".

Chômage, insécurité et exode

La crise a marqué les Grecs: "Je pense que ce sont les mentalités qui ont changé, tout le monde ressent l'insécurité. On en parle" dit Kostas Maltezos. Perdre son emploi est devenu un fait grave en Grèce et les Grecs s'en sont rendus compte: "Si on est licencié, on retrouvera difficilement du travail. Tout le monde le sait maintenant. C'est ça l'insécurité".

Une chaîne de supermarché rémunère ses employés tous les trois mois et en partie en bons d'achat, d'autres sont payés systématiquement avec deux mois de retard: la crise génère des abus.

"Des hommes et des femmes d'âge moyen, mariés et avec enfants qui perdent leur boulot du jour au lendemain, sans avertissement, de jeunes diplômés qui n'arrivent pas à se lancer dans la vie professionnelle", constate le docteur Kivellos. Ces jeunes bénéficiant d'une éducation supérieure ont commencé à émigrer: "La Grèce est en train de perdre une partie importante de sa population active", dit le médecin.

Le patron de Coco-mat pense néanmoins que la crise et le chômage pourraient apporter un intéressant changement de mentalité: "On pourrait travailler plus, mais on ne le fait pas. Personne en Grèce ne se lance plus dans l'agriculture, par exemple. Alors que dans le passé, dans les années 80, les Grecs étaient dans l'agriculture".

Aujourd'hui ces enfants d'agriculteurs sont devenus fonctionnaires et ont beaucoup du mal à s'imaginer revenir à un labeur aux champs, dit-il.

La Grèce souffre depuis 20 ans plus d'une mauvaise gestion de ses ressources naturelles que de la fraude fiscale, juge pour sa part Spiros Kivellos: on a transformé les Grecs de producteurs en consommateurs.

Certains font le choix de revenir au village de leur famille, explique Françoise Janssen, une Belge qui séjourne régulièrement à Samos depuis une dizaine d'années: "Ils reviennent d'Athènes, où ils n'ont pas de boulot, ils retournent au village, là ils peuvent éventuellement loger chez les parents ou les grand-parents. Ils s'engagent pour n'importe quel petit travail momentané touristique dans un bar, dans un resto où ils sont sous-payés - 4 ou 5 euros de l'heure, non déclarés, sans le timbre de la sécurité sociale".

Ils font souvent de longues heures, plus de 10 ou 12 heures par jour, pour un salaire minimal et la pratique -  pourtant répandue - du pourboire a tendance à disparaître, la crise est aussi passée par là.

Le tourisme survit

La vie dans les îles semble moins affectée par la crise: l'industrie touristique a moins souffert que d'autres activités. Les taxes mettent cependant la pression sur les hôteliers et les restaurateurs, raconte Françoise Janssen: "Ils disent qu'il ne peuvent plus payer les taxes qui leur tombent les unes après les autres sur le dos, ils n'ont plus l'argent pour cela".

Des commerces, des tavernes ont fermé à cause de cela, mais à Samos, les prix sont restés stables et on paie un repas complet avec vin aux alentours de 7 ou 8 euros. Les touristes sont donc toujours les bienvenus.

A Santorin, il y avait cet été moins de touristes qu'avant, remarque Françoise Fequer qui y a vécu il y a une quinzaine d'années: "Il y a des établissements seulement remplis à 10 ou 20%, alors que d'habitude, en juillet-août c'est vraiment la haute saison et tout était complet. Les hôteliers se plaignent".

"Il y a une invasion de touristes asiatiques, russes, très aisés, mais plus autant de charters d'Allemands et de Hollandais qu'avant". Le haut de gamme fonctionne bien, les petites pensions et bed and breakfast aussi, le milieu de gamme trinque. "Les familles grecques ne partent plus en vacances, elles n'ont plus les moyens".

A Santorin, les prix n'ont pas baissé en tout cas, même si des chambres restent vides et des attractions touristiques sont désertées par manque de subsides ou à cause de taxes diverses comme celle du parking du site d'Akrotiri, attraction majeure de l'île: 5 euros pour y laisser son véhicule, autant que le prix d'entrée aux fouilles. Beaucoup rechignent à s'y rendre...

Et pourtant le tourisme représente plus 15% du PIB de la Grèce, il emploie 20% de la population active. A cause de l'instabilité politique et des grèves, on se doute que la saison 2012 sera en retrait, sans doute de 20%, par rapport à l'année record 2011 où 16,5 millions de touristes avaient visité la Grèce, générant un chiffre d'affaires de 10,5 milliards d'euros, en hausse de 10% par rapport à l'année précédente.

Bars et restaurants pleins

Peu de Grecs semblent avoir pris la mesure des changements, surtout les fonctionnaires qui travaillent peu, qui ont perdu la moitié de leur généreux salaire, mais qui gagnent toujours 40% plus que dans le privé, souligne Kostas Maltezos qui cite l'exemple de sa propre soeur. "Si vous sortez le soir à Athènes, vous voyez des restaurants et ses bars pleins au centre, et à côté des gens misérables qui font les poubelles pour se nourrir". Un millier d'établissements horeca ont vu le jour en un an au centre-ville, et ça marche: "Peut-être un moyen d'oublier et de se donner l'impression du bonheur".

On donne des factures pour tout: au restaurant, au café, constatent des touristes belges récemment revenus des îles grecques. "Chaque fois qu'on achète quelque chose ou qu'on va au restaurant, on a une facture, c'est tout à fait nouveau, avant on n'en avait quasiment jamais. Ils vous la mettent en main de manière assez insistante", observe Françoise Fequer: "Il y a des contrôles".

"La crise leur a donné un sens du service à la clientèle", conclut pour sa part Caroline.

On coupe partout: écoles, loisirs, vacances

Cela dit, la crise a quand même touché les Grecs au portefeuille. Certains nantis ont vraiment fait faillite, d'autres s'en sortent.

Il a fallu se serrer la ceinture, restreindre le budget loisir et vacances: "C'est la première fois que je vois du monde à Athènes en août. Les gens ne vont plus tant en vacances", témoigne Kostas Maltezos.

"Dans les magasins, on a moins de nouvelles marchandises, ils essayent d'écouler les stocks de l'année dernière", juge Caroline à Thessalonique. "Par exemple, les livres scolaires n'ont pas été publiés, la maison d'édition a changé, la précédente n'avait pas été payée par l'Etat, ils ont refusé de réimprimer les ouvrages". "On manque de profs, on n'engage pas de profs pour faire des économies".

Quand le bâtiment va mal...

On achète aussi moins d'automobiles, et surtout on bâtit moins. Le chômage frappe particulièrement le secteur du bâtiment. "A Santorin, on ne construit plus car maintenant, il faut un permis en bonne et due forme, avec enquête et payant", explique Françoise Fequer, "plusieurs personnes ont voulu me vendre leur bien. Beaucoup de familles ont de gros emprunts. Des propriétaires d'hôtels de luxe sont forcés de compter leurs petites pièces dans leur porte-monnaie".

A Thessalonique aussi, on n'a plus vendu une seule maison neuve au premier semestre 2011, le marché est déprimé: conséquence, les ouvriers albanais employés dans le bâtiment ont plié bagage.

L'immobilier traverse une mauvaise passe: "Il y a des milliers de maisons à vendre", note Kostas Maltezos. Les taxes de plus en plus élevées pénalisent ce secteur. Et pourtant les prix restent élevés pour l'instant...

JFH

 

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