Grèce : des enfants réfugiés tentent de se suicider pour échapper aux conditions de vie des camps

Une enfant se tient à l'intérieur d'une tente dans un camp de fortune à côté du camp de Moria sur l'île de Lesbos le 30 novembre 2019
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Une enfant se tient à l'intérieur d'une tente dans un camp de fortune à côté du camp de Moria sur l'île de Lesbos le 30 novembre 2019 - © ARIS MESSINIS - AFP

"La situation des demandeurs d'asile coincés sur les îles grecques est tragique, inhumaine", constate le Dr Christos Christou, le président international de Médecins Sans Frontières (MSF).

Depuis l'accord signé il y a 4 ans entre la Turquie et l'Union européenne, des dizaines de milliers de réfugiés se retrouvent pris au piège pendant des mois sur ces îles, dans l'attente de l'examen de leur dossier.

Caroline Willemen est Belge. Elle a passé un an à Lesbos, comme coordinatrice pour MSF. Elle est rentrée il y a trois semaines et en fait encore des cauchemars.

"Ce que je vois surtout, ce sont toutes les petites tentes", se rappelle-t-elle. "Les familles mais aussi les personnes âgées, qui vivent dans des tentes, sous la pluie, dans la boue."

La surpopulation dans le camp de Moria à Lesbos, qui accueille 9000 réfugiés pour une capacité maximale de 3100 personnes, entraîne des problèmes de santé pour les migrants, notamment des problèmes de santé mentale chez les enfants. "Ça commence avec des enfants qui sont agressifs par exemple, qui ne l’étaient pas mais qui le deviennent. Des enfants qui ne veulent plus manger, jouer, qui recommencent à faire pipi au lit à 10, 12 ou 14 ans. Des enfants qui se font mal, qui se mutilent." MSF constate d'ailleurs "chaque semaine" des cas d'enfants qui ont tenté de se suicider.

Les conditions d’hygiène sont rudimentaires. "Il y a une toilette pour 65 personnes, une douche pour 90 personnes. Pour être très claire, personne ne devrait vivre dans ces conditions", assène-t-elle. "Mais c’est cela qui arrive aux gens à la frontière de l’Europe. Ce n’est pas une catastrophe naturelle, une épidémie. C’est un choix politique de l’Union européenne qui oblige les gens à vivre dans ces circonstances. Ça me met vraiment en colère."

Une politique grecque d’asile plus restrictive

La Grèce est redevenue en 2019 la principale porte d'entrée des demandeurs d'asile venant de la Turquie voisine à destination de l'Europe. Plus de 37.000 personnes s'entassent actuellement dans les camps insalubres à Lesbos et sur quatre autres îles de la mer Egée, alors que leur capacité n'est que d'environ 6300 personnes.

Le gouvernement grec a récemment annoncé le remplacement des camps sur ces îles par des structures "fermées" d'une plus grande capacité mais toujours "pas suffisante" pour faire face au nombre de demandeurs d'asile qui affluent quotidiennement, a expliqué à l'AFP le maire de Samos Georgios Stantzos. "Le gouvernement prévoit que notre île pourra accueillir 5000 migrants mais la capacité du nouveau camp n'est (prévue que pour) 1800 places", a déploré le maire de Samos.
 

Avec la prise de pouvoir du conservateur grec Kyriakos Mitsotakis en juillet 2019, la politique envers les migrants a changé drastiquement ces derniers mois. "Des mesures ont été annoncées immédiatement après l’élection du nouveau gouvernement", explique Aurélie Ponthieu, conseillère en affaires humanitaires pour MSF. "Notamment un changement de loi sur l’asile avec des mesures restrictives concernant l’accès à la procédure d’asile, les profils de vulnérabilité – qui permettaient jusqu’à présent aux personnes vulnérables d’avoir un accès facilité à la procédure d’asile. Aujourd’hui, on a une procédure encore plus restrictive."

Des mesures "positives" ont aussi été adoptées, notamment l’évacuation de 20.000 personnes des îles vers le territoire grec comme la capitale Athènes et d’autres villes. Le gouvernement grec a également demandé aux états européens une relocalisation des mineurs non-accompagnés. Cette demande aurait été refusée, selon le gouvernement grec.

"Plusieurs milliers de mineurs non-accompagnés sont à Lesbos aujourd’hui dans des situations problématiques d’insécurité. Un jeune Afghan a été poignardé il y a quelques mois à Lesbos et il est décédé. Une prise de conscience est nécessaire : il faut des évacuations, des mesures protectives. Mais malheureusement, cette reconnaissance ne s’accompagne pas d’une remise en question de la politique en place dans les îles grecques", reproche Aurélie Ponthieu.

"Si on juge que les réfugiés sont en sécurité en Turquie, on les renvoie là-bas"

La Grèce procède à des renvois de réfugiés déboutés vers la Turquie en s'appuyant sur deux accords.

Premièrement, un accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie, qui existait déjà avant 2016, permet le retour de personnes auxquelles l’asile est refusé.

Deuxièmement, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie prévoit la "réadmission" des personnes situées dans les centres "hotspot" sur les îles grecques dont la demande d’asile n’est pas refusée sur le fond – le fait que ces personnes ont besoin de protection – mais sur le fait qu’elles peuvent être en sécurité en Turquie. Cela s’applique pour la majorité des réfugiés syriens qui demandent l’asile aujourd’hui en Grèce.

"Si on juge que les réfugiés sont en sécurité en Turquie, on les renvoie là-bas", dit Aurélie Ponthieu. "L’un des seuls critères d’exclusion (de ce renvoi en Turquie) qui existait jusqu’à présent sous l’ancien gouvernement était la vulnérabilité. Les personnes qui souffraient de stress post-traumatique étaient exclues, les victimes de naufrages… il y avait toute une liste de vulnérabilités. Et c’est cela qui est remis en question aujourd’hui par le nouveau gouvernement grec à la demande de la Commission européenne."

Cette vulnérabilité est liée à la fois au pays qu’ils fuient – donc aux situations de guerre, de conflit, de persécution – mais aussi à la situation migratoire dans laquelle ils sont. "On voit des personnes qui sont sur les routes migratoires attaquées, violées, et qui arrivent en Grèce avec des besoins spécifiques", observe la conseillère en affaires humanitaires pour MSF. "Elles ont le droit d’avoir des procédures qui sont respectueuses de leur vulnérabilité. Et ça veut dire : pas des procédures accélérées, arbitraires. C’est cela qu’on remet en question aujourd’hui. Et puis surtout cette idée qu’on peut maintenir ces personnes dans des petites îles comme ça alors que le sens commun voudrait que ce soit juste des endroits de transit et qu’on fasse la procédure ailleurs, dans un endroit où il y a des conditions d’accueil dignes, où il y a un accès aux soins, où les enfants peuvent aller à l’école. Et aujourd’hui, on est vraiment dans une procédure de détention et de retour accéléré", conclut Aurélie Ponthieu.

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