Ghana : Miss Taxi, une femme qui montre la voie

Esenam Nyador
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Esenam Nyador - © Dylan Gamba

A Accra, seules quatre femmes sont conductrices de taxis. La pionnière, Esenam Nyador, s’est lancée en 2013. Un long chemin de croix pour se faire une place dans un univers encore très masculin.

Les rues d’Accra sont un pandémonium. Aux heures de pointe, les axes routiers de la capitale ghanéenne sont congestionnés, impraticables, suffocants. La présence de nombreux taxis et "tro tros" (des vans collectifs) rend pratiquement impossible la circulation. Les klaxons et hurlements des chauffeurs ponctuent la traversée de la ville.

Un univers longtemps réservé à la gent masculine. Alors qu’Accra compte plusieurs milliers de conducteurs de taxis, la voie s’ouvre progressivement pour les femmes. Parmi les quatre conductrices dans la capitale, la pionnière est Esenam Nyador. "Au début, je voulais conduire des camions", témoigne la quarantenaire. Après des études de psychologie à l’université du Ghana, cette mère célibataire de deux enfants tente l’expérience. Un long chemin de croix, alors qu’elle doit faire face aux préjugés au sein de la corporation. "A chaque fois que j’avais un entretien, on me demandait ce que mon mari pensait de ce choix de carrière", soupire-t-elle. "Finalement, j’ai abandonné", assène-t-elle.

Elle se tourne alors vers la conduite de taxi, "mais trois syndicats m’ont rejeté parce que je suis une femme", évoque-t-elle. Mais elle persévère et revient avec un plan. Elle veut s’installer autour du Marina Mall, un centre-commercial à proximité de l’aéroport d’Accra où convergent de nombreux expatriés et touristes. Son idée : prendre les clients que les autres chauffeurs ne veulent pas. Le syndicat accepte. "Ils ont vraiment été idiots", témoigne-t-elle dans un fou rire. C’est alors qu’Esenam Nyador se choisit le pseudonyme de "Miss Taxi".

Elle fait ses débuts le 13 mai 2013 et les premiers temps sont difficiles. Miss Taxi travaille alors 14 heures par jour du lundi au dimanche. Son salut vient finalement d’un couple canadien. "Je ne pourrai jamais l’oublier", confie-t-elle en souriant. "Au début, le couple a eu la même réaction que les autres clients en disant qu’ils étaient étonnés de voir une femme. Mais ils ont apprécié ma démarche et ma façon de conduire et m’ont demandé si cela me dérangeait s’ils partageaient mon numéro". Elle marque un temps avec de s’exclamer, dans un grand rire. "Hallelujah !". Le mari, qui travaille à la Canadian High Commission, transmet les coordonnées de Esenam Nyador à d’autres diplomates. "J’ai rapidement été contactée par les ambassades des Pays-Bas, d’Allemagne et même des Etats-Unis", confie-t-elle avec fierté, évoquant un "effet boule de neige". "J’ai aussi été aidée par le fait que de nombreux médias ghanéens ont parlé de moi ce qui m’a permis d’avoir une nouvelle clientèle", analyse-t-elle.

Economies de carburant

Aujourd’hui, Esenam Nyador admet "bien gagner sa vie". "Mais c’est parce que, contrairement aux autres taxis, je me déplace uniquement si quelqu’un m’appelle, ce qui permet de faire d’énormes économies de carburant", confie-t-elle. Miss Taxi milite pour une place plus importante des femmes au sein de la société ghanéenne. Mais récuse le terme de féministe. "Je préfère le terme d’humaniste, je suis en faveur de l’égalité", souligne-t-elle.

Malgré sa notoriété, est-ce que les préjugés ont disparu ? Elle marque un temps avant de répondre. "Il m’arrive encore d’avoir des clients réticents. Comme je porte les cheveux courts, certains pensent de loin que je suis un homme. Quand j’arrive à leur niveau et qu’ils me voient porter les boucles d’oreilles, ils sont décontenancés et préfèrent ne pas prendre la course", déclare-t-elle, désabusée.

Esenam Nyador ne compte pas en rester là et compte agrandir sa petite entreprise. Grâce à des mécènes, elle va lancer en novembre le projet "She drives the city" (elle conduit la ville). Quelque 13 femmes vont ainsi recevoir une formation et des prêts pour acquérir un véhicule. Une application sur téléphone portable va également bientôt être lancée. "Je suis optimiste pour l’avenir, les femmes ont une place de plus en plus importante dans la société. Le Ghana est prêt", conclut-elle.

Archive : JT 10/10/2018

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