Ghaliya Djelloul, sociologue à l'UCLouvain: "En Algérie, les élections présidentielles sont la seule solution envisagée par l'état-major"

EDIT Cet article a été modifié le jeudi 6 juin, le titre précédent (Ghaliya Djelloul, sociologue à l'UCL : "En Algérie, les élections présidentielles sont jusqu'ici la seule solution") laissant croire que la citation était l'avis de l'interviewée, ce qui n'est pas le cas.

Les élections en Algérie du 4 juillet n’auront finalement pas lieu. Les Algériens continuent de se faire entendre dans la rue toutes les semaines, même deux fois par semaine — les étudiants en début de semaine et le vendredi. Après avoir fait partir Abdelaziz Bouteflika de son poste de président, ils réclament toujours une Algérie démocratique.

Ghaliya Djelloul, sociologue à l’UCL, spécialiste de l’Algérie, était ce matin invité sur La Première.

Comment expliquer que ce scrutin soit tombé à l’eau ?

"Elles ont été reportées. Elles ont été annulées pour le 4 juillet, mais n’empêche que l’idée des élections présidentielles comme la seule issue à la crise politique que traverse actuellement l’Algérie reste son point de vue (celui du chef de l'état-major de l'armée) et le plan par lequel il veut sortir de cette crise. Qu’est-ce qui explique ? Ce sont évidemment la mobilisation et la détermination. Mais ce n’est pas seulement ça, ce n’est pas uniquement une question numérique ou de longévité du mouvement, c’est aussi le saut qualitatif qu’a opéré ce mouvement, puisqu’au fil des semaines — on est déjà à la seizième semaine, il y a déjà eu 15 marches — au niveau de l’auto-organisation du mouvement, on a atteint un niveau à travers le territoire national qui est vraiment remarquable, et donc de coordination d’intercollectifs et d’organisations plus larges regroupant des syndicats, de l’associatif, des politiques, etc., mais également dans la qualité des discussions et des débats. Aujourd’hui, ce mouvement est vraiment en train de défricher les chantiers de la transition. On parle donc de justice, on parle d’accès à l’information, des médias, etc., mais également de plus en plus du rôle et de la place de l’armée et de comment une transition est possible avec un accompagnement. Quelle est la place de l’armée ? C’est aussi quelque chose de très important", explique Ghaliya Djelloul.

Difficulté de trouver des candidats ?

"C’est justement un des acquis de ces dernières semaines. Le mouvement a acquis une telle légitimité que quiconque se mettrait à l’encontre ou sur le chemin de ce mouvement perdrait vraiment toute légitimité. Par conséquent, en amont des candidatures aux élections, il y a eu une conférence nationale de concertation lancée par le chef d’État intérimaire, Bensalah, qui a été largement boycottée. Lui-même n’y a pas assisté. C’est simplement pour vous dire à quel point la légitimité des demandes populaires est aujourd’hui même reconnue par le chef d’État major. Donc, oui, tant que la légitimité ne fondra pas le processus ou les échéances, qu’elles soient électorales ou qu’il s’agisse d’une constituante, ou peu importe quel scénario, on n’avancera pas et on aura l’impression d’être bloqué".

Le service d’ordre et les services de sécurité se sont un peu raidis le week-end dernier, notamment face aux étudiants, avec des interpellations et un peu de violence. Où en est le moral des Algériens et est-ce que ça se tend effectivement sur place ? Vous avez passé un mois en Algérie il n’y a pas très longtemps.

"Je dirais que le moral des Algériens est vraiment au beau fixe, notamment parce que le fait que la mobilisation se soit maintenue pendant le mois de ramadan, malgré le jeûne et malgré la chaleur, est vraiment spectaculaire. Je crois que l’estime d’eux-mêmes, qu’ils ont renforcée depuis cette semaine, est vraiment un acquis sur lequel on ne peut plus revenir. On se sent donc fort pour se projeter dans l’avenir. Par contre, par rapport à la répression, je crois qu’elle n’a jamais cessé. Simplement, d’une part, elle était plus ou moins visible. La dissuasion que mettent en place la gendarmerie et la police pour éviter que les gens accèdent à la capitale dès le jeudi matin est quelque chose qu’on relate peu, mais il y a un ensemble de mesures qui sont prises pour empêcher les gens de manifester ou bien, une fois sur place, pour les cadrer, pour les enserrer. Il y a donc tout ça, en plus des arrestations qui ont eu lieu ces dernières semaines. Simplement, ce qu’il y a eu avec les étudiants, c’est qu’étant donné que l’Aïd avait lieu hier et que leur journée de manifestation est normalement le mardi, ils ont anticipé en dernière minute. La veille, ils ont dit : " on se retrouve demain, donc dimanche, plutôt que mardi, puisque ce sera l’Aïd et les gens ne seront pas là ". Et en fait, vu leur faible nombre, la police a alors pu être numériquement supérieure et les a particulièrement réprimés, encerclés. C’est donc vraiment une question de rapport de force numérique qui a joué et qui a fait qu’ils ont pu prendre le dessus. Mais autrement, ils essayent de le faire".

On a beaucoup fait le parallèle entre ce qui se passe en Algérie et ce qui se passe au Soudan. Vous avez pu voir les images de ces dernières 48 heures à Khartoum : ce mouvement a fait partir un président, le président el-Bechir, et une répression a eu lieu avec des tirs à balles réelles, avec au moins 35 morts, des centaines de blessés et des hôpitaux qui auraient été attaqués par l’armée, selon des médecins. Doit-on craindre un scénario de ce type en Algérie si le mouvement perdure ?

"On ne peut évidemment pas comparer deux situations, deux mouvements, deux processus historiques, bien qu’on puisse voir en surface des éléments communs — l’armée, le pétrole, l’islam politique, la répression, la guerre sanglante, etc. Néanmoins, on peut quand même essayer de tirer des leçons. Je dirais que la première est d’abord la vigilance, pour le mouvement populaire algérien, à vraiment ne rien lâcher et ne pas perdre de sa détermination tant que les garanties d’une véritable transition n’ont pas été données. On voit ce même tiraillement entre, d’un côté, une institution militaire qui prétend vouloir aller de l’avant et entendre, écouter et dialoguer — comme c’est le terme utilisé en Algérie — avec le mouvement populaire, tout en réprimant de l’autre côté et en essayant de confisquer le peu d’espace public conquis. Je pense donc que tant que le droit à l’accès à l’espace public — vous pouvez sortir manifester et vous exprimer sans être emprisonné et sans être maltraité par les policiers — n’est pas garanti, alors je crois qu’il n’y a pas de crédibilité à donner à un dialogue. On parle aujourd’hui de ces morts au Soudan, mais en réalité il y en a eu il y a deux mois, il y en a eu il y a trois mois, il y en a toujours eu. Mais ça n’a simplement pas pour autant empêché ce mouvement de continuer. Il y a donc une détermination tant qu’il n’y a pas de garanties, et je crois que ce qu’on voit dans les deux cas, c’est qu’au-delà de certains clans qui gouvernent, au-delà de la corruption, la question de l’armée est centrale, et je dirais même au cœur du mot transition, puisque la transition est l’idée même que le pouvoir puisse enfin être transféré au civil. Et le fait qu’en Algérie, le chef d’État major refuse de parler de transition et parle de dialogue montre bien dans quelle culture politique il est ; une culture où l’armée est finalement le peuple. Déjà, céder l’idée que le peuple, donc l’armée, pourrait dialoguer avec une autre partie du peuple est déjà une évolution pour lui. En réalité, ce que lui demande le mouvement populaire, c’est de carrément rendre sa souveraineté au peuple".

Ce qui s’est passé au Soudan ne fait pas peur aux Algériens ?

"Ça renforce leur détermination, tout comme, inversement, je crois que les acquis du mouvement algérien renforcent aussi ce qui se passe au Soudan, puisqu’on sent notre solidarité entre mouvements populaires face à des régimes qui sont de même nature".

 

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK