Gérald Darmanin, Eric Dupond-Moretti: le casting du nouveau gouvernement français, "une grande claque pour les féministes"

Une militante Femen manifeste à l'entrée de l'Elysée avant l'arrivée des ministres pour la réunion hebdomadaire du cabinet, le 7 juillet 2020, à Paris. Le 6 juillet, le président Emmanuel Macron a nommé Gérald Darmanin ministre de l'Intérieur. Darmanin, 37 ans, est considéré comme l'un des alliés les plus fidèles du président mais fait également l'objet d'une enquête pour viol.
Une militante Femen manifeste à l'entrée de l'Elysée avant l'arrivée des ministres pour la réunion hebdomadaire du cabinet, le 7 juillet 2020, à Paris. Le 6 juillet, le président Emmanuel Macron a nommé Gérald Darmanin ministre de l'Intérieur. Darmanin, 37 ans, est considéré comme l'un des alliés les plus fidèles du président mais fait également l'objet d'une enquête pour viol. - © AFP

L’annonce du nouveau gouvernement français du Premier ministre Jean Castex ce lundi 6 juillet a créé la surprise.

Plus particulièrement, les nominations de Gérald Darmanin, visé par une plainte pour viol, au ministère de l'Intérieur et d'Éric Dupond-Moretti, ennemi juré de MeToo et de la loi contre le harcèlement de rue, à celui de la Justice, sont "une formidable claque qu'Emmanuel Macron lance au visage de toutes celles et ceux qui se sont mobilisés contre les violences sexuelles et sexistes", a réagi mardi 7 juillet sur franceinfo Laurence Rossignol, sénatrice socialiste de l'Oise, ancienne ministre déléguée à la famille, l'enfance et aux droits des femmes et présidente de l'Assemblée des Femmes. "C'est un très gros problème, parce qu'a minima ces deux hommes n'ont aucun engagement sur ces sujets."

Le président Emmanuel Macron avait pourtant fait de l’égalité entre les femmes et les hommes "la grande cause de son quinquennat". En 2017, ses "trois priorités" pour les cinq prochaines années comptaient "l’éducation et le combat culturel en faveur de l’égalité", un "meilleur accompagnement des victimes" et un "renforcement de l’arsenal répressif". 

La déception est donc d'autant plus grande aujourd'hui, comme on peut le voir sur les réseaux sociaux.

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Je suis folle de rage en voyant les nominations du nouveau gouvernement. A la justice Eric Dupont-Moretti, bien connu pour défendre ses clients accusés de viol avec des "phrases choc" qui puent la misogynie crasse à plein nez, méprise les féministes comme des emmerdeuses à cause de qui on ne peut plus rien dire ni rien faire, assume que les femmes aiment se faire emmerder ou couchent pour réussir avant d'accuser les hommes de viol à dessein. Un vrai festival. A l'intérieur, c'est Gérald Darmanin : il n'y a même pas un mois que la cour d'appel a décidé de rouvrir les poursuites contre lui pour viol et violences sexuelles. Il paraissait pourtant que "les accusations de viol ruinent des vies", n'est-ce pas... aucune décence, aucune discrétion respectée, non non, hop nommons-le premier flic de France. Le message envoyé aux femmes de ce pays est très clair : on va mettre des masculinistes et des violeurs dans les deux ministères qui devraient être les premiers acteurs de votre défense face aux violences sexuelles et sexistes. On n'en a rien à foutre. On se torche avec la grande cause du quinquennat, mesdames. On ne lèvera pas le petit doigt pour vous. Vous aviez cru que vous comptiez ? Ça s'appelle un "backlash", un vieux retour de bâton derrière votre crâne histoire de bien vous faire comprendre qu'on refuse que votre cause avance. Un pas en-avant, trois pas en arrière, les connasses. Ils n'ont toujours pas compris qu'on n'acceptera pas gentiment sans rien dire. Vous n'avez pas fini de me voir gueuler dans la rue et partout ailleurs. Ce n'est pas en jetant de l'huile sur le feu qu'on éteint un incendie. #RemaniementMinisteriel #honte #scandale #violencessexuelles #violencessexistes #droitdesfemmes #backlash

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Sophie Jacquot, professeure de science politique à l'Université Saint-Louis, comprend cette déception. La question des droits des femmes mobilisait une partie importante de la société civile française, qui espérait une réponse de la part des autorités publiques. "Ce nouveau gouvernement a l’air de dire 'ça suffit, taisez-vous, maintenant tout est terminé, on remet le problème dans le dossier, on le ferme et on le met sous le tapis'. Et même plus que ça : non seulement on ré-enterre la question, mais en plus on nomme des personnes qui contreviennent ouvertement aux valeurs soutenues par la société civile."

"Nous sommes dans un système historique qui met en doute la parole des femmes agressées"

L'ancien ministre de l’Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, rêvait d’un ministère régalien. Il l’obtient en devenant ministre de l'Intérieur. 

Pourtant, après deux ans de bataille procédurale, la cour d'appel de Paris avait ordonné début juin la reprise des investigations sur les accusations de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance portées contre Gérald Darmanin par Sophie Patterson-Spatz.

Entendu en audition libre le 12 février 2018, M. Darmanin a confirmé avoir eu une relation sexuelle avec Mme Patterson-Spatz, mais selon lui librement consentie et à l'initiative de la plaignante.

"La présomption d’innocence existe et il faut la respecter", insiste la Présidente du Conseil des Femmes Francophones de Belgique (CFFB), Sylvie Lausberg. "Cela étant, nous sommes quand même dans un système historique qui met en doute la parole des femmes agressées. Et cela, il faut le mettre dans la balance. Cela veut dire que nous sommes encore dans une perception où la personne qui se plaint, qui dénonce, c’est elle qui est mise en cause en premier et pas la personne qui est accusée. On donne la "préférence" à la personne qui est présumée innocente. Mais, ce faisant, on nie la parole des victimes et on les présente comme des menteuses."

Mi-juin, les avocates de la femme qui accuse Gérald Darmanin de l'avoir violée en 2009 avaient dénoncé le soutien apporté par le gouvernement au ministre. Un soutien qui semble se confirmer aujourd'hui puisque l'entourage du président a indiqué ce lundi 6 juillet que la plainte pour viol visant M. Darmanin semble évoluer "dans le bon sens" et que cette plainte "n'a pas fait obstacle" à la promotion d'un ministre qui "aspirait à plus".

Pour Sophie Jacquot, c'est un message fort qu'envoie l'entourage de Macron. Ils n'ont pas "oublié" cette accusation de viol mais "finalement, ce n’était pas un sujet suffisamment important pour que le choc que ça pourrait engendrer auprès des citoyens soit pris en compte. On envoie un message qui dit encore une fois que les objectifs politiques sont plus importants que la prise en considération du débat public (ndlr. féministe) qui émerge depuis plusieurs mois maintenant."

Dupond-Moretti traite la victime de "potiche" lors d'un procès pour viol

Nicole Belloubet était l’une des rares femmes à occuper un ministère régalien, celui de la Justice. Elle est maintenant remplacée par Éric Dupond-Moretti. Le pénaliste a défendu et réussi à obtenir l’acquittement de l'ancien secrétaire d'Etat Georges Tron en 2018 dans un procès pour viol et agressions sexuelles. "A 30 ans, on n’est pas une potiche incapable de dire non à un homme qui vous prend le pied", avait notamment déclaré l’avocat pénaliste à propos de la victime.

Il est aussi loin d'être un défenseur du mouvement MeToo.

Cette nomination ne surprend pas Sylvie Lausberg, qui se souvient du feuilleton judiciaire opposant le maire de Cabourg, Tristan Duval, et son ancienne femme, Solène Mauget. 

"A l’issue des municipales de 2020, j'étais déjà très étonnée que le maire de Cabourg, qui a été condamné en 2018 pour avoir violenté sa femme en rue, soit réélu. Cela montre qu’au fond, un homme qui est condamné pour violence envers sa partenaire, peut être un élu de la nation au niveau le plus proche des habitants. Cela ne choque pas les gens. Et donc cela permet au plus haut niveau de l’Etat, lorsque l’on constitue des ministères, de donner des places importantes à des personnalités qui, sur ce plan-là en tout cas, ne sont pas irréprochables et même perpétuent les stéréotypes à l’égard des femmes, les attaques disproportionnées à l’égard des féministes.

La Présidente du CFFB rappelle aussi que lors du procès contre Georges Tron, M. Dupond-Moretti ne s'est pas contenté de défendre son client. "Il a attaqué les victimes et celles qui les défendent. Et ça, ça pose vraiment un problème. D’autant que M. Tron n’a pas été blanchi par la justice, il a été acquitté au bénéfice du doute puisque l’on a estimé qu’il avait posé les actes qui lui étaient reprochés mais que la notion de consentement n’est pas suffisamment définie dans la loi française, raison pour laquelle il n’a pas été condamné."

"La première discrimination dans nos sociétés, c’est la discrimination sexiste", martèle Mme Lausberg. "Elle touche toutes les femmes de toutes les classes sociales dans tous les domaines de leur vie depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Il faut prendre la mesure que nos sociétés sont héritières d’un sexisme structurel et violent, qui permet in fine, en légitimant la violence institutionnelle, les crimes entre partenaires.

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