Génocide rwandais: une enquête remet en doute la thèse du juge Bruguière

L'ouvrage de Philippe Brewayes remet en cause l'enquête du juge Bruguière
L'ouvrage de Philippe Brewayes remet en cause l'enquête du juge Bruguière - © RTBF Racine

19 ans après le génocide, Catherine Lorsignol pour "Devoir d'Enquête" et le journaliste judiciaire Philippe Brewaeys ont passé au crible le travail du juge français Bruguière, en confrontant de nombreuses sources. Déjà controversée, l'enquête du juge Bruguière sort très affaiblie de cet examen critique.

C'était il y a 19 ans exactement, du 6 avril au 19 juillet 1994, 800 000 rwandais, en majorité Tutsis, ont été massacrés en trois mois. Dix casques bleus belges ont été assassinés. Mais après autant d'années, la vérité sur l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président Habyarimana, considéré comme évènement déclencheur du génocide, n'est toujours pas établie.

Opération Turquoise

Deux tirs de missiles ont abattu le Falcon présidentiel, ils ont aussi pulvérisé les accords d'Arusha. Signés en août 1993, ces accords organisaient le partage du pouvoir dominé par les Hutus et la minorité tustie, l'intégration des combattants rebelles dans l'armée et le retour des exilés tutsis.

Un règlement politique destiné à mettre fin à trois décennies de confiscation du pouvoir, de mesures discriminatoires, de messages anti-tutsis à caractère raciste ainsi qu'aux affrontements réguliers entre l'armée et les rebelles rebelles du FPR (Front patriotique rwandais) basés en Ouganda. Ces incursions étaient chaque fois suivies de massacres et de représailles massives contre la minorité tustie.

Le 7 avril 1994, l'assassinat de la première ministre et des dix casques bleus belges chargés de sa protection entraîne le départ des soldats belges et ensuite la réduction de la MINUAR à quelques centaines de soldats. Ce repli laisse les victimes tutsies et hutus modérés seules face aux soldats gouvernementaux et aux miliciens Interahamwe. Créée quelques mois plus tôt, la station privée Radio télévision libre des mille collines diffuse sa propagande de haine et d'appels à tuer les tutsis. Messages amplifiés dès l'attentat contre l'avion présidentiel.

Dans les heures qui suivent, les premiers massacres systématiques commencent immédiatement. En même temps, les affrontements entre l'armée rwandaise et les rebelles du Front patriotique rwandais reprennent. La France intervient entre juin et août avec l'opération Turquoise : il s'agit d'une mission humanitaire d'assistance aux réfugiés sous mandat Onu. Elle permettra aussi à des milliers de génocidaires présumés de se glisser parmi les deux millions et demi de réfugiés qui trouvent abri au Congo de Mobutu.

Deux thèses s'affrontent

Juste après l'attentat, la Belgique a été un temps soupçonnée. Mais rapidement deux thèses se sont affrontées, l'une visant les cercles extrémistes hutus de l'armée ou de l'entourage du président Habyarimana et l'autre les rebelles du FPR de Paul Kagame.

Les enquêtes officielles se sont succédées, en Belgique, en France, à L'ONU. Le 7 avril 2000 à Kigali, le Premier ministre Guy Verhofstadt présente les excuses de la Belgique à Kigali, assumant politiquement le fait que la Belgique n'a pas su empêcher ce génocide.

Côté judiciaire, outre les procès de génocidaires présumés, les enquêtes sur l'attentat ont commencé dès 1994 du côté belge. En France, en 1998, à la suite de la plainte des familles des pilotes français et de la famille Habyarimana, le juge Jean-Louis Bruguière ouvre une enquête.

L'enquête Bruguière

En novembre 2006, le juge Bruguière délivre un mandat d'arrêt international à l'encontre du président rwandais Paul Kagame et de 8 autres responsables du FPR. Il les accuse d'avoir organisé l'attentat du 6 avril. Cette ordonnance entraîne l'arrestation temporaire d'une proche de Paul Kagame, Rose Kabuye et la rupture provisoire des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France.

Pourtant, d'autres indices, documents et témoins indiquent la responsabilité possible des cercles extrémistes hutus dans l'attentat. Lorsque le juge Bruguière quitte la magistrature pour une carrière politique, le juge Trévidic est chargé de l'enquête : il se rend au Rwanda et organise une expertise balistique. Celle-ci établit que les tirs des deux missiles contre l'avion présidentiel sont venus d'une position tenue par les militaires rwandais, ce qui affaiblit la thèse d'un attentat du FPR. Le mois dernier, la famille Habyarimana a été déboutée : elle avait fait appel contre les résultats de cette expertise.

19 années après l'attentat déclencheur du génocide, le travail de la justice reste politiquement très sensible. Et plus difficile au fil du temps.

Catherine Lorsignol pour "Devoir d'Enquête" et le journaliste judiciaire Philippe Brewaeys ont travaillé en collaboration. Ils ont interrogé des témoins entendus dès 1994 ou inédits. Ils passent au crible le travail du juge Bruguière, confrontent de nombreuses sources. Dejà controversée, l'enquête du juge Bruguière sort très affaiblie de cet examen critique, tandis que se profile l'hypothèse d'un mensonge d'Etat français. Ecoutez dans l'onglet audio ci-contre l'interview de Philippe Brewaeys.

Françoise Nice

A lire : "Noirs et blancs menteurs", un livre de Philippe Brewaeys publié par Racine RTBF.

A voir : "Rwanda, l'enquête manipulée". Un documentaire de Catherine Lorsignol (Devoir d'enquête, mercredi 10 avril sur la Une à 20h15)

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