Gay, chrétien et vétéran d'Afghanistan, qui est Pete Buttigieg, le candidat démocrate surprise anti-Trump

Le candidat Pete Buttigieg avec ses parents à son retour d'Afghanistan

Il était inconnu, il est désormais "juste" imprononçable. "Il", c’est l’outsider démocrate à la présidentielle américaine de novembre, Peter Buttigieg (cela se prononce Boot-Edge-Edge comme précisé sur son profil Twitter). Chrétien, pratiquant et gay, ce vétéran de la guerre en Afghanistan dans les unités de contre-terrorisme rêve de bouter Donald Trump hors de la Maison Blanche en novembre prochain. Et de devenir, par la même occasion, le premier président ouvertement homosexuel des Etats-Unis.

 

Dans la lignée de Barack Obama

D’ici là, Buttigieg, 38 ans, devra terrasser les autres candidats à l’investiture du parti démocrate. Les vétérans Bidden, Warren et autres Sanders, (presque) tous deux fois plus âgés que lui, n’ont qu’à bien se tenir. Il n’aura en effet fallu qu’un seul caucus, le premier, celui de l’Iowa, le plus important pour beaucoup d’observateurs, pour le propulser sur le devant de la scène et confirmer tout le bien que Barack Obama pense de lui : "Une future star démocrate". Buttigieg se verrait d’ailleurs volontiers reproduire la trajectoire du premier Afro-américain devenu président des Etats-Unis, lui aussi mis sur orbite par le caucus de l’Iowa en 2008.

Primé en 2000 pour un essai dithyrambique sur… Bernie Sanders

Fils d’immigré maltais, d’où le patronyme entortillé, Peter Paul Montgomery Buttigieg voit le jour en 1982 à South Bend, ville postindustrielle et décatie de l’Indiana. Malgré son côté introverti, "observateur" préféreront dire ses parents, le petit Pete affiche très vite des aptitudes intellectuelles et sociales hors-normes. En 2000, le lycéen remporte le prestigieux Prix "Profile in Courage" décerné par la Bibliothèque présidentielle John F. Kennedy pour son essai sur… Bernie Sanders comme l’explique le magazine Time dans son reportage dédié au couple Buttigieg en mai 2019. La suite est une succession de réussites, ou presque. Etudes à Harvard, bourse de spécialisation à Oxford. Une période amène où le whisky siroté et la passion pour les langues prennent le pas sur la bière et les femmes tant convoitées par les autres étudiants.

C’est également pendant cette période que Buttigieg se met au norvégien. Pas dans le cadre d’un cours ou pour séduire quelqu’un, mais juste afin de pouvoir lire plus de livres de son auteur préféré du moment, Erlend Loe. Car le seul ouvrage de Loe jusque là traduit en anglais "Naïve. Super" provoque un électrochoc dans la vie de l’étudiant d’Harvard, fasciné par le jeune homme d’une vingtaine d’année un peu paumé au centre du récit dont la trajectoire de vie se réenchante au fil des pages. Cette histoire sur le passage à l’âge adulte marquera au fer rouge l’homme attiré par les hommes en perpétuelle recherche de sa place dans la société.

Retour à la case départ… pour mieux décoller

Fraîchement diplômé, Buttigieg s’essaie alors brièvement à la consultance au sein de la société de conseil McKinsey. Mais l’analyse des prix des épiceries n’est pas son truc. En 2009 le voilà donc de retour dans sa ville natale de South Bend, bien décidé à trouver une place, sa place. Pete a alors 27 ans et un désir certain de se réenchanter, en commençant par son cadre de vie, sa ville. Deux ans plus tard il se présente aux élections municipales. Un programme simple mais ambitieux, faire de cette citée décatie la "Silicon Valley" du Midwest. Présomptueux ? Pas pour la majorité des 100.000 habitants de la quatrième ville de l’Indiana convaincus par ses talents d’orateur au ton calme et confiant. En 2011, Pete Buttigieg, 29 ans, devient donc "Mayor Pete" et entre dans l’histoire des Etats-Unis comme le plus jeune maire d’une ville de cette taille.

"Mayor Pete", 1000 maisons en 1000 jours

Millennial dans l’âme, progressiste mais réaliste, flegmatique mais décidé dans ses actions, la capacité d’adaptation du jeune maire démocrate fait des merveilles. Il sera d’ailleurs réélu avec 80% des voix quatre ans plus tard.

Au pays du tout pour l’automobile, South Bend est la ville d’origine de la marque mythique désormais disparue Studebaker. Mayor Pete réussit à imposer les Smart Streets où piétons, cyclistes et voitures peuvent cohabiter à condition de rouler sous les 25 km/h. Pour les quartiers meurtris par la crise, Buttigieg lance l’initiative "1000 maisons en 1000 jours", donnant l’opportunité aux propriétaires de rénover ou détruire leurs demeures délabrées ou abandonnées avec l’aide de la municipalité. Une mesure néanmoins controversée par une partie des communautés noires et hispaniques majoritairement implantées dans ces zones défavorisées qui accusent "Mayor Pete" de gentrification. Huit ans et deux mandats plus tard, South Bend va beaucoup mieux, même si les ménages noirs sous le seuil de pauvreté demeurent deux fois plus nombreux que les blancs et qu’ils gagnent en moyenne la moitié, comme le précise le rapport de Prosperity Now commandé par Buttigieg lui-même en 2017.

James Bond moderne et polyglotte

Si cette période de politique locale a sans doute construit la base du "candidat Pete", elle aurait pu s’arrêter en Afghanistan en 2014, au beau milieu de son premier mandat. Officier de réserve de l’US Navy, le polyglotte lieutenant Buttigieg (il parle sept langues : norvégien, français, espagnol, italien, maltais, arabe et dari), est appelé sous les drapeaux afin de faire la guerre aux Talibans. Sept mois passés au sein d’une unité de contre-terrorisme d’où il reviendra décoré pour le travail effectué mais surtout convaincu qu’il se doit d’accomplir de grandes choses, y compris dans sa vie personnelle.

Coming out

Car malgré les succès, Pete le technocrate se sent parfois seul le soir, chez lui, à regarder les Simpson une bière à la main alors que les gens de son entourage se marient peu à peu et fondent une famille. En pleine campagne pour être réélu, Buttigieg décide de faire son coming out et d’annoncer son homosexualité dans le journal local le SouthBendTribune. Le pari est risqué au cœur du Midwest et de cette "rust belt", cette "ceinture de la rouille" conservatrice qui a notamment soutenu Donald Trump et ses idées dans la course à la Maison Blanche en 2016 à l’image du livreur de journaux, qui cesse de le livrer pendant quelques jours parce qu’il ne veut pas le donner à "l’un de ceux-là". Cela ne lui portera cependant pas préjudice puisque Buttigieg est finalement reconduit à son poste avec 80% des voix.

Rencontre avec Chasten, son futur mari

2015 est aussi l’année où Pete Buttigieg rencontre Chasten Glezman sur l’application de rencontre Hinge. Un contact, quelques FaceTime, une rencontre dans un pub irlandais, un coup de foudre mutuel et trois années plus tard, les deux hommes se marient dans la cathédrale de South Bend. "A part le fait que nous soyons du même sexe, notre premier rendez-vous a ressemblé à quelque chose que nos parents auraient pu reconnaître comme typique, presque à l’ancienne", écrit Pete Buttigieg dans ses mémoires "Shortest way home". Un évènement primordial qui renforce la conviction du jeune marié selon laquelle il est finalement possible d’aller au-delà de ces multiples fractures socio-économiques et politiques qui séparent les Américains. Il n’en faudra pas beaucoup plus pour le convaincre que son expérience de maire de South Bend pourrait être le fer de lance d’une reconnexion du peuple américain.

Pete Buttigieg et son mari Chasten

Une photo de Pete Buttigieg et de son mari Chasten sur l'Instagram de ce dernier.

Occuper le terrain

Il ne faudra que quelques mois à Buttigieg pour se décider. Il sera le grand rival de Donald Trump à la présidentielle de novembre 2020. Les autres candidats à la primaire démocrate sont certes plus connus, mais sont également deux fois plus âgés. À une époque où les jeunes aspirent au changement, c’est un avantage non négligeable. Signe des temps, son équipe n’intègre pas de département spécifique pour le monde digital, car le digital est présent partout dans sa campagne, dans tout ce qu’elle fait… Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat et d’autres : Buttigieg, en bon Millennial, est partout. Rien que sur Facebook, c’est près de 75.000 annonces de campagne qu’il a financé en 2019Et cette homosexualité assumée que beaucoup voyaient comme un frein, lui a finalement permis de s’attirer les grâces de riches donateurs LGBT+ dans une course à l’investiture où l’argent demeure essentiel. Même si les analystes tatillons souligneront que ce Chrétien pratiquant a préféré mettre l’accent sur sa foi plutôt que son mariage avec un homme.

"Ouvrir la voie à une nouvelle génération"

"Pete", ainsi que l’appellent ses fans, a donc réussi à "surmonter" son homosexualité, son (relativement) jeune âge, son manque d’expérience nationale et son déficit de notoriété pour créer l’exploit dans la primaire démocrate de l’Iowa. Tirant parti de son don d’excellent orateur, Buttigieg s’est démarqué par son ton calme et confiant, son apparente connaissance des dossiers, même les plus sensibles comme la géopolitique, mettant en avant son expérience d’engagé militaire. Et à ceux qui lui reprochent de ne pas être issu de l’establishment politique, Pete Buttigieg rétorque que son statut de nouveau venu n’est pas unique dans l’histoire des élections présidentielles : "Chaque fois que mon parti est entré à la Maison Blanche ces cinquante dernières années, cela s’est fait grâce à un candidat novice en politique nationale, axé sur le futur, non façonné par le mode de vie de Washington et ouvrant la voie à une nouvelle génération", a-t-il déclaré lors d’un rassemblement le week-end dernier à Waterloo dans l’Iowa.

"C’est comme ça qu’on gagne"

Concernant son programme, le candidat de South Bend a mis en avant certaines positions progressistes mais pense que ses vues plus modérées sur la couverture santé et les impôts pourraient convaincre les électeurs centristes, notamment les indépendants et les républicains ayant voté pour Donald Trump mais souhaitant une option pour sortir de cette présidence marquée par la division. Pete Buttigieg a aussi profité de son passage dans l’Iowa pour séduire des comtés s’étant prononcés en faveur de Barack Obama en 2012 puis pour M. Trump en 2016. "Nous accueillons beaucoup de futurs anciens républicains déterminés à tourner la page", a-t-il expliqué à Ottumwa dimanche. Et même si Pete Buttigieg était un parfait inconnu jusqu’à ce qu’il qualifie Mike Pence de "pom-pom girl" de la présidence Trump, une présidence "de stars du porno", au fur et mesure que sa campagne s’est étoffée, il s’est présenté comme un partisan de l’unité après les divisions de l’ère Trump.

Et maintenant?

La traduction de sa victoire dans l’Iowa en un succès électoral plus large sera cependant une tâche monumentale. Malgré sa capacité impressionnante à lever des fonds, les sondages nationaux ne le placent qu’en cinquième position sur le long terme. Toujours la faute à un déficit de notoriété comparé à des candidats plus établis. Mais ce qui risque de réellement inverser la tendance par rapport au coup d’éclat de l’Iowa est le soutien très faible chez les électeurs noirs, un électorat clé pour les démocrates.

Chasten Glezman, 30 ans, deviendra-t-il le premier "first gentleman" de l’histoire ? Les démocrates, et ensuite tous les Américains, sont-ils prêts à élire un homosexuel président ? Après le caucus de l’Iowa, de plus en plus y croient dans un pays où la désastreuse gestion du républicain Bush Jr a permis l’avènement du premier président afro-américain.

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