Franklin Dehousse: "L'Europe joue trop souvent le rôle du Père Fouettard"

Professeur à la Faculté de Droit à l’Université de Liège, ancien représentant spécial de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne, Franklin Dehousse est l’invité du Grand Oral RTBF/Le Soir ce samedi 1er décembre sur La Première et ce 2 décembre sur La Trois. Il s’exprime sur le Brexit, mais aussi le pouvoir des juges et le pouvoir d’achat des Européens en lien avec les revendications des gilets jaunes.

On se souvient tous des événements qui ont secoué la Grèce, des sacrifices consentis pour obtenir des plans d’aides internationaux et, notamment, de l’argent des institutions européennes. Alors, l’Europe est-elle devenue une Europe de l’austérité ? Pour Franklin Dehousse, c’est là que se niche le grand mal européen. "Depuis 2008 spécialement, où on a eu une grande crise économique, l’Europe a été incapable de définir autre chose que de la répression pour les états. On devrait mettre des ressources ensemble, des ressources dans les fonds de sauvetage, des ressources pour les mesures de restructuration pour les états membres." On devrait, mais…

Arrêter la politique répressive

Franklin Dehousse déplore la politique économique européenne qu’il considère trop sévère. "Si vous avez une Europe qui n’offre aucune perspective d’espoir, aucune stimulation de l’économie, et qui, chaque fois, est comme une espèce de Père Fouettard, qui tape sur les budgets, tape sur les gouvernements, etc. vous avez un message politique et économique déséquilibré." Selon lui, cette politique économique européenne ne laisse que trop peu de place au bien-être social. Et, à force de maltraiter les peuples, l’Europe prépare une plaine de jeux gigantesque aux catastrophes politiques telles que Donald Trump aux États-Unis, au Brexit en Grande-Bretagne ou encore à La Ligue en Italie. "Il y a ce sentiment dans une partie de la population qu’on est dans une société de plus en plus à deux vitesses. Une justice à deux vitesses, une fiscalité à deux vitesses, des soins de santé à deux vitesses, un système de transport à deux vitesses. Et alors, progressivement, ça crée ce sentiment d’agacement, ou même de rage profonde."

Les tensions en Europe

Le gouvernement britannique doit encore se prononcer sur l’accord de retrait validé par les 27 dimanche dernier. Un cap qui a été symboliquement douloureux pour les membres de l’Union européenne. Mais pour Franklin Dehousse, il faut relativise : "Le Brexit est un problème difficile, mais ce n’est pas le plus grand problème pour l’Europe actuellement. Nous pouvons faire un Brexit qui fonctionne honorablement, qui soit un compromis honorable pour les deux parties." Et il ajoute que le fonctionnement de la zone euro, la question migratoire ou encore les problèmes climatiques sont nettement plus concernant pour les gens, tant du côté européen qu’en Grande-Bretagne. Même combat du côté de l’Italie. "Les Italiens ont une raison de se plaindre, comme les Grecs d’ailleurs. Sur l’immigration, on les a lâchés !" Bref, à entendre Franklin Dehousse, les politiques européennes sont sur une très mauvaise route et devraient, de toute urgence, laisser les punitions économiques de côté pour accorder plus de ressources aux "gens".

Il a dit

Au sujet de la justice belge :  La justice a un problème majeur, comme d’ailleurs certains autres services publics. Ce pays a tendance à négliger les choses structurelles qui sont une nécessité sur le long-terme. Et on attendra sans doute encore un scandale comme l’affaire Dutroux pour se rendre compte qu’à un moment donné le système ne fonctionne plus."

Sur la politique économique européenne : "Depuis 2008, l’euro zone est, de toutes les zones du monde, la moins performante ! C’est celle qui a le plus mal géré la crise économique, et c’est parce que les politiciens en Europe n’ont pas été capables de déterminer une solution qui soit une solution d’avenir."

"Vous parlez de pacte de stabilité et de croissance. Moi je vois dedans à peu près 90% de stabilité et 10% de croissance. C’est du gadget cette histoire de croissance !" 

"J’avais critiqué les Affaire étrangères parce que je trouvais qu’un pays qui met plus d’un an à rédiger trois questions à la Cour de Justice sur le CETA était vraiment un pays ridicule."

Au sujet de la polémique sur la signature du pacte migratoire de l’ONU en Belgique : "Tout le monde sait bien que ceci est un litige artificiel qui permet à la NVA de bomber les pectoraux, un peu comme dans King-Kong, face à la remontée du Vlaams Belang en Flandre, et au MR de bomber les pectoraux en disant, à l’approche des élections, qu’il est loin de la NVA. Ça m’apparaît surtout le grand scénario caché de ce litige."

Au sujet de la politique fiscale en Europe : "Elle n’avance pas, d’abord parce que les états sont d’une grande malhonnêteté. Ils font beaucoup de discours, chacun d’entre nous, Belgique y comprise d’ailleurs. Et il faut quand même rappeler cette histoire extraordinaire : dans les mesures sur l’Europe fiscale, dans la lutte contre la fraude fiscale, la Belgique a été la dernière résistante. Nous sommes devenus le pays qui lutte, non pas contre la fraude fiscale, mais pour la fraude fiscale. Même quand les Pays-Bas et l’Autriche avaient lâché leurs oppositions, on était toujours là à vouloir bloquer cette initiative."

Sur la question migratoire : "Tous ces gouvernements n’arrêtent pas de faire des discours vraiment bornés. En disant ‘’donnez-moi ceci, soyez solidaires !’’ mais le reste du temps ils refusent cette solidarité sur d’autres problèmes. C’est pour ça que l’esprit européen est à moitié mort en ce moment."

À propos de la déclaration de Jean-Claude Juncker au sujet de la validation de l’accord de retrait dimanche dernier : "Moins on a à dire sur la substance, plus on fait du pathos à bon marché. Peut-être qu’il devrait se recycler aussi dans les scénarios de bandes dessinées pour quai de gare."

Sur la COP24 et le plan de la Commission sur le climat, est-ce que les états membres vont suivre la même ambition ? : "Je crains malheureusement, sur la base des expériences précédentes, que la réponse est probablement ‘’non’’. Parce que, et nous le voyons parfaitement dans divers états, le mouvement des gilets jaunes par exemple est quelque chose qui canalise des réactions positives et négatives, mais c’est aussi, notamment, une réaction des gens qui n’acceptent pas que nous allons devoir changer de modèle de société pour lutter contre le réchauffement climatique."

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