François Delhaye, ambassadeur de Belgique en Inde : "Ici, il est pratiquement impossible d’éviter de se faire contaminer"

L’Inde apparaît plus que jamais comme un géant aux pieds d’argile. La seconde vague de l’épidémie de Covid-19 a balayé son système de santé qui ne peut plus faire face à la déferlante de contaminations.

"L’Inde a longtemps cru que grâce à ses propres capacités, elle serait en mesure de faire face seule à cette crise", explique l’ambassadeur de Belgique à New Delhi, François Delhaye. "Mais l’ampleur de cette seconde vague l’a forcée à demander l’aide internationale qui a été proposée par ailleurs. Plus d’une trentaine de pays, grands et petits, sont en train d’acheminer de l’aide."

9000 flacons de Remdesivir

La Belgique participe à sa mesure à ce mouvement de solidarité. Une cargaison de 9000 flacons de Remdesivir est arrivée dimanche et a été transmise à la Croix-Rouge indienne qui se chargera de la distribution. La Belgique a ainsi répondu à une demande transmise par l’Inde via le Mécanisme européen de protection civile.

Ce médicament n’est pourtant quasiment plus utilisé chez nous, son efficacité pour lutter contre le Covid-19 n’ayant pas été démontrée. Certains y ont vu une volonté de la Belgique de se débarrasser d’un stock de médicaments devenu inutile.

Le pays compte un milliard 400 millions d’habitants ! Quoi que l’on fasse, ce sera une goutte d’eau

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La livraison belge de Remdesivir est arrivée dimanche en Inde. © D.R.

L’ambassadeur a une tout autre lecture de ce geste : "Il faut savoir qu’il y a une demande énorme pour du Remdesivir en Inde. Chez nous, il est moins utilisé, mais il l’est énormément ici. Au point qu’il atteint des prix faramineux sur le marché noir. Je suis incapable de juger de son efficacité, mais il a apparemment une utilité pour accélérer la guérison du Covid. Un problème ici, c’est le manque de lit d’hôpitaux. Plus rapidement les patients sont guéris et peuvent céder leur lit à un autre patient, mieux c’est. Il y avait donc une logique que la Belgique envoie ce médicament."

Face à l’immensité des besoins en Inde, cette livraison belge peut apparaître comme une goutte d’eau dans l’océan, presque insignifiante. "C’est un effort qui n’est pas négligeable à notre niveau, nuance le diplomate belge, et qui entre dans le cadre d’une assistance globale à l’Inde. Le pays compte un milliard 400 millions d’habitants ! Quoi que l’on fasse, ce sera une goutte d’eau. En revanche, quand on voit la panique qui s’est créée autour de la fourniture du Remdesivir en Inde, tout ce qui contribue à casser la spéculation et à le rendre accessible, est une bonne chose."

Les Belges pas épargnés

Le pays a probablement pensé un peu vite qu’il avait vaincu le virus et a dangereusement levé sa garde. "L’Inde croyait être sortie du plus gros de la crise pendant les mois de janvier-février. Mais la deuxième vague l’a frappée en mars et surtout au mois d’avril. Cette deuxième vague a été fulgurante. La rapidité avec laquelle elle est arrivée ici a pris de court les hôpitaux et a provoqué des goulots d’étranglement."

Personne désormais n’est épargné par la maladie dans le pays, y compris les expatriés. "La communauté belge a diminué, constate l’ambassadeur. Ceux qui ont pu partir l’ont fait. Parmi ceux qui sont restés, certains tombent malades. Ici, on peut prendre toutes les précautions nécessaires, il est pratiquement impossible d’éviter de se faire contaminer. Parmi les personnes que nous connaissons, il y a des contaminations et des décès. Dans la communauté belge, il n’y a pas encore eu beaucoup de cas graves. Nous nous tenons prêts à intervenir en cas d’urgence."

Une aide forcément insuffisante

L’aide internationale pour épauler le système de santé indien monte en puissance de jour en jour. Moyens de production d’oxygène et médicaments débarquent sur les tarmacs indiens par avions entiers. Mais quoi que l’on fasse, l’effort restera probablement insuffisant.

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François Delhaye : "L’Inde va devoir au fil du temps réinvestir massivement dans son propre système sanitaire". © Action Damien

"Ce n’est pas en quelques jours ou quelques semaines que l’on pourra créer une infrastructure qui n’existe pas suffisamment, observe François Delhaye. L’Inde va devoir au fil du temps réinvestir massivement dans son propre système sanitaire. Il y a une limite à ce que la communauté internationale peut faire, d’autant que beaucoup de pays sont confrontés eux-mêmes à leurs propres besoins intérieurs. C’est la rapidité de la réaction qui compte, mais l’on ne pourra de toute façon pas faire face aux besoins de 1,4 milliard d’habitants."

La crise indienne, un problème mondial

La solidarité internationale est néanmoins indispensable, car ce qui se déroule en Inde a des conséquences dans le monde entier. Il y a bien entendu l’apparition des variants et du fameux "double variant" indien. "Aussi parce qu’il y a une immense diaspora indienne à l’étranger, ajoute François Delhaye. Ces gens voyagent et sont potentiellement porteurs du virus. La situation doit être contrôlée en Inde si on veut éviter une propagation dans le reste du monde, surtout dans les pays anglo-saxons et en Afrique où il y a d’énormes communautés indiennes. Un autre impact est lié au fait que le monde comptait aussi sur l’Inde pour aider à résoudre la crise, notamment pour la production de vaccins avec le programme Covax. Aujourd’hui, tous les moyens de l’Inde sont mobilisés pour faire face à ses propres besoins."


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Beaucoup de pays, dont la Belgique, tentent de se protéger en interdisant les arrivées de voyageurs en provenance du sous-continent. Les liaisons aériennes se font de plus en plus rares.

Mais l’ambassadeur de Belgique ne pense pas que l’on puisse confiner l’Inde du reste du monde. "C’est impossible. Ce pays représente le cinquième de la population mondiale. Il y a des communautés dans de nombreuses régions du monde. Il est illusoire sur le long terme d’espérer confiner quoi que ce soit en Inde. Mais il est important de limiter autant que possible les voyages, en raison des variants. Il faut éviter qu’une nouvelle vague de contaminations ne submerge nos pays, alors que nos programmes de vaccination ne sont pas encore terminés."

Frustration diplomatique

La crise sanitaire indienne a totalement chahuté le travail des diplomates belges dans le pays. "Je ne vous cache pas que c’est assez pénible pour nos trois postes (Delhi, Mumbai, Chenai) qui restent ouverts et continuent à servir le public. On travaille avec des mesures de précaution, le télétravail quand c’est possible et un personnel réduit. Mais le travail diplomatique quand les contacts personnels ne sont plus possibles, quand on ne peut plus se déplacer dans le pays, c’est difficile et assez frustrant."

La rapidité de montée de la vague laisse néanmoins penser que la décrue pourrait être toute aussi rapide, estime François Delhaye : "On peut espérer que, vu la rapidité de cette deuxième vague, elle retombe aussi rapidement qu’elle est venue. L’espoir, c’est qu’à partir de la mi-mai ou juin, les chiffres vont se stabiliser et diminuer. C’est juste un espoir…"

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