Francis Balanche sur la Syrie: "L'armistice, il ne faut pas y compter"

Francis Balanche sur la Syrie: "L'armistice, il ne faut pas y compter"
Francis Balanche sur la Syrie: "L'armistice, il ne faut pas y compter" - © Tous droits réservés

Il n'y a pas de culture de la négociation en Syrie. C'est ce qu'affirme Francis Balanche, géographe, spécialiste de la Syrie et directeur du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient (GREMMO). Pour lui, la guerre est loin d'y être finie. Il s'est expliqué dans Matin Première ce vendredi.

Alors que la Syrie célèbre ce vendredi un triste anniversaire, trois ans de guerre civile, Francis Balanche donne une analyse très pessimiste de la situation : "L'armistice, à mon avis, il ne faut pas y compter. En Syrie, on n'a pas tellement une culture de la négociation. Il y aura un vainqueur, il y aura un vaincu. Les combats ne vont pas s'arrêter d'ici quelques mois. Dans le scénario le plus optimiste, pour la fin des combats, ça ne serait pas avant au moins deux ans, si les Etats-Unis, si l'Arabie Saoudite cessent de supporter l'opposition syrienne et par conséquent, laisse le régime d'Assad l'emporter".

Le régime est en train de renforcer ses positions

Pour ce maître de conférence à l'université de Lyon 2, la stratégie du régime syrien a commencé à porter ses fruits : "Ca s'est manifesté avec la reprise de la ville de Qusayr en juin 2013 avec l'aide du Hezbollah. Et puis, à partir de là, il a commencé à reprendre les poches d'opposition qui se trouvaient dans la banlieue de Damas avec des méthodes assez dramatiques : en réduisant des quartiers par la faim pour en faire sortir les rebelles, en bombardant les quartiers d'Alep pour faire fuir les civils et permettre à son armée d'avancer. C'est vraiment une stratégie de contre-insurrection dans une version très répressive".

"Aujourd'hui", dit-il, "ce sont les dernières villes du Qalamoun, cette région entre Damas et Homs, stratégiques puisque c'est la frontière libanaise, parce que c'est proche de l'autoroute qui relie Damas à Homs et à la côte, qui sont en train d'être reprises par l'armée syrienne".

Une politique de la terre brûlée

Selon Fabrice Balanche, le régime de Bashar Al-Assad attend aujourd'hui que "la population finalement ne supporte plus les rebelles parce que naturellement ils vont se mettre à commettre des exactions. On le voit bien d'ailleurs avec des mouvements comme l'Etat islamique ou le Front al-Nosra qui enlèvent des gens, qui imposent la Sharia, qui se battent d'ailleurs entre rebelles".

"Les populations qui vivent dans les zones rebelles aujourd'hui en Syrie, plus la moitié a fui et a fui vers la zone gouvernementale, parce que vous avez une certaine sécurité. Et l'objectif du régime est là : il est de montrer que dans la zone rebelle vous avez de l'insécurité tandis que du côté gouvernemental c'est l'insécurité. Et on sait que les gens ne vont pas suivre forcément la cause la plus juste, ils vont suivre celui qui lui asure la sécurité. Tout le travail du régime est là".

"La victoire du régime c'est grâce à la division de l'opposition"

Pour ce spécialiste, si le régime de Bashar Al-Assad, c'est grâce à cette opposition qui est aujourd'hui complètement fragmentée. Civils et militaires n'ont, par exemple, jamais réussi à s'unir, dit-il.

"Aujourd'hui, en Syrie, vous avez à peu près 2000 groupes rebelles qui coexistent. Certains, quelques dizaines, jusqu'à plusieurs milliers qui se regroupent de manière conjoncturelle dans des coalitions : il y avait le Front islamique de Syrie, le Front islamique de libération de la Syrie. Maintenant, on a le Front islamique, Ahrar Al-Cham, les soldats de Damas,....Les Saoudiens font un chèque, obligent quelques groupes à se regrouper mais comme je le dis ces groupes ne sont pas à vendre, ils sont à louer seulement. Donc, une fois qu'ils ont dépensé l'argent saoudien, ils continuent à se diviser. Donc il n'y a pas d'instance qui permette de les regrouper et par conséquent, le régime ne peut que gagner dans ces conditions-là".

"La victoire de l'Iran, l'affaiblissement de l'Arabie Saoudite"

Dans ce conflit, l'Iran semble retirer son épingle du jeu. "L'Iran a soutenu le régime de Damas depuis les années 80, il a une dette envers le régime de Damas parce qu'à l'époque où il était attaqué par l'Irak, Bashar Al-Assad a soutenu l'Iran", explique Francis Balanche, "depuis, on a vraiment une amitié fidèle entre la Syrie et l'Iran, l'Iran étant respectueuse de ce soutien de Bashar Al-Assad dans le passé. Il faut dire aussi que l'Iran, de manière géostratégique a besoin de la Syrie dans son dispositif vers l'Ouest pour se rapprocher de son allié libanais, le Hezbollah. C'est à travers Damas que passent les armes pour le Hezbollah et ils savent très bien que si le régime de Damas tombe, c'est le Hezbollah qui est la prochaine cible et ensuite c'est le régime pro-iranien de Nouri al-Maliki en Irak qui serait lui aussi attaqué".

Et de conclure : "Cette crise syrienne marque vraiment la victoire de l'Iran dans la région, l'affaiblissement de l'Arabie Saoudite qui est une gérontocratie malade, en pleine crise succession qui n'arrive pas à se réformer et qui est en fait le pays le plus inquiétant de la région".

Les Occidentaux ont été trop naïfs

A la question de savoir quelle est la stratégie des Occidentaux en Syrie, ce spécialiste répond que "ça a été d'alimenter l'opposition syrienne pour faire tomber le régime". Mais le problème, ajoute-t-il, c'est que "les Occidentaux pensaient naïvement que le régime allait tomber après 3 mois". "Force est de constater que ce n'est pas le cas. Il y a eu une erreur d'analyse dès le départ de la part des Occidentaux, que ce soit de la part des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, sur la solidité du régime d'Assad".

Par ailleurs, "il y a aussi eu une méprise sur la capacité des Russes et des Iraniens à soutenir ce régime. On pensait naïvement que l'on pouvait échanger le soutien de Vladimir Poutine à Bashar Al-Assad contre la concession de la base militaire de Tartous aux Russes. On a pas compris que la Russie se servait de la Syrie pour revenir sur la scène internationale".

Les Occidentaux ont-il encore de l'influence en Syrie ?

"Les Occidentaux ont toujours leur mot à dire puisque les Etats-Unis, à partir de la Jordanie, entrainent, soutiennent ce qu'il reste d'armée syrienne libre dans deux objectifs : menacer Damas car, qui tient Damas tient la Syrie. Donc c'est quand même une menace dans le dos de Bashar Al-Assad et c'est peut-être la seule carte qui peut nous rester. L'objectif, c'est vraiment d’obtenir la destruction de son arsenal chimique. Et puis aussi, pour les Américains, en tenant une petite zone entre le Golan et la frontière jordanienne à travers cette armée syrienne libre, c'est éviter que les djihadistes ne viennent attaquer Israël. Mais c'est à peu près le seul moyen qu'on a parce que, par contre, vis-à-vis de l'Arabie Saoudite, qui est le principal bailleur de fonds de l'opposition syrienne à coup de milliards de dollars par an, nous n'avons plus guère de pression, de lien. Les Saoudiens s'émancipent de plus en plus de la tutelle occidentale".

 

C. Biourge

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