France: les cantonales font imploser le camp Sarkozy

Nicolas Sarkozy, confronté à une fronde larvée et à la division de son camp
Nicolas Sarkozy, confronté à une fronde larvée et à la division de son camp - © EPA - Caroline Blumberg

La majorité présidentielle s'est déchirée, lors du scrutin cantonal, sur la stratégie à adopter par rapport au FN. La défaite électorale exacerbant les tensions, le chef du parti présidentiel a publiquement désavoué le Premier ministre. Avant de se voir lui-même critiqué dans son camp.

"Une crise d’autorité". L’expression est de François Hollande, ancien secrétaire-général du Parti socialiste. Et elle synthétise assez la situation face à laquelle Nicolas Sarkozy semble se trouver au sein de son propre camp politique.

Certes, des divisions et des lignes de fractures entre les différentes tendances de l’UMP se faisaient ressentir depuis longtemps, comme dans pratiquement toute formation politique démocratique. D'autant plus que la "droitisation" (durcissement du discours sur l’immigration, sur l'Islam, sur la sécurité, …) du mouvement initiée par Nicolas Sarkozy depuis le milieu de 2010 a mis mal à l’aise des personnalités en vue dans son camp. Le Premier ministre François Fillon en tête.

Mais la déconfiture électorale encaissée lors du premier tour des cantonales, le 20 mars dernier, a exacerbé les tensions. Une exacerbation renforcée après le deuxième tour de ce week-end. A tel point qu'on semble aujourd'hui au bord de l’implosion dans le camp sarkozyste.

Acte 1 : la discorde sur l’attitude à adopter face au FN

Dès avant le premier tour du scrutin cantonal, le président Sarkozy avait clairement établi sa position : "aucune alliance n'est possible avec le Front national". Le chef de l'Etat avait néanmoins exclut tout "désistement républicain", à savoir un retrait d'un candidat de droite au profit de la gauche pour faire barrage à l'extrême-droite. Donc en cas de deuxième tour entre un candidat de gauche et un candidat du FN, la consigne était celle du "ni, ni", à savoir ni alliance avec le Front National, ni ralliement à la candidature de gauche pour stopper les frontistes.

Une consigne claire sauf dans son application concrète. Comme l'illustre d'ailleurs l'intervention du ministre de l'Education Luc Chatel dans le Petit Journal du 22 mars. Alors que le ministre y affirmait qu'il "n'est pas question de voter pour le Front National" mais qu'il ne votera "pas pour le Parti socialiste", un journaliste lui demande alors "qu'est-ce qu'on met dans l'urne?". Réponse du ministre : "on met ce qu'on veut mais on ne met ni l'un ni l'autre".

Pourtant, dès le lendemain du premier tour, le Premier ministre lui-même prenait ses distances avec la consigne et appellait explicitement "à voter contre le Front National". La ligne de fracture entre les partisans du vote contre le FN et de ceux du "ni, ni" (les plus fidèles à Nicolas Sarkozy) allait alors traverser tout le mouvement. 

Roselyne Bachelot (ministre des Solidarités), François Baroin (porte-parole du gouvernement), Valérie Pécresse (députée), Nathalie Kosciusko-Morizet (ministre de l'Ecologie), Laurent Wauquiez (ministre d'Etat) ont tous, à des degrés divers, pris des distances avec le discours présidentiel dans l'attitude à adopter face au FN. 

Quant à Jean-Louis Borloo, le chef de file des centristes, il avait lui clairement appelé à "tout faire pour battre le Front national, donc voter pour le candidat qui est face au Front national, quel qu’il soit".

Acte 2 : Le camp présidentiel déchiré concernant le débat sur la laïcité

Ce lundi, alors que Nicolas Sarkozy avait une nouvelle fois appelé son camp à l'unité, le secrétaire-général de l'UMP, Jean-François Copé s'en prenait ouvertement au Premier ministre François Fillon. Cette fois, ce ne sont plus les cantonales qui sont en cause mais le débat sur la laïcité qui doit se tenir le 5 avril prochain à l'initiative du parti du président.

François Fillon a clairement émis des réserves quant à la pertinence de l'organisation d'un tel débat. François Baroin, porte-parole du gouvernement, l'avait suivi sur cette voie estimant qu'il fallait "certainement mettre un terme à tous ces débats" comme celui sur la laïcité et l'islam. N'hésitant pas à rappeler l'UMP à revenir à des valeurs "profondément républicaines" suite à la montée du FN lors de dernières cantonales.

Invité du Grand Journal de Canal+, le patron de l'UMP, accuse dès lors le chef du gouvernement et ceux qui l'ont suivi de ne pas "jouer collectif".

Désignant le Premier ministre sans le nommer, il a affirmé que si "certains n'en veulent pas (du débat, ndlr), (c'est) parce qu'ils ont probablement été mal informés" avant de poursuivre "et puis il y en a, disons les choses, qui y ont trouvé l'occasion d'une posture". Est-ce le cas de François Fillon, lui demande un journaliste ? "Peut-être, après tout", lui rétorque un Jean-François Copé visiblement très remonté. "On doit, les uns et les autres, faire œuvre de solidité", ajoute l'invité qui estime que François Fillon a manqué à sa formation sur ce sujet.

Un chef de parti de la majorité qui tance le chef de son gouvernement, il s'agit là d'une situation singulière. Et qui "pose pour la première fois un problème institutionnel", selon le député UMP Etienne Pinte (réputé proche de François Fillon) qui dégaine à son tour mardi matin. Il demande rien de moins que la démission de Jean-François Copé suite à sa ruée contre le Premier ministre. "S'il n'est pas d'accord avec le Premier ministre, c'est-à-dire avec un Premier ministre que le président de la République a choisi, il a toujours la possibilité de donner sa démission de secrétaire général de l'UMP, et à mes yeux, plus tôt il le fera, mieux ça vaudra, afin de ne pas être le fossoyeur de l'UMP".

Le ministre des affaires européennes, Laurent Wauquiez, a également repris de volée les propos de Jean-François Copé. "Je crois qu'il faut surtout que Jean-François garde son sang-froid", a-t-il déclaré à la chaîne d'information française LCI"Que le secrétaire général de l'UMP critique le Premier ministre, à un moment où on a besoin d'unité, n'est pas très responsable. Je crois que l'esprit de Jean-François [Copé] est de travailler en équipe, il serait salutaire qu'on revienne à cet état d'esprit rapidement", a-t-il poursuivi.

Les centristes et la "machine à perdre"

Jean-Louis Borloo, lui, n'a pas caché ses velléités de donner plus d'autonomie à son mouvement centriste voire de s'émanciper complètement de l'UMP. Une attitude centrifuge que le président Sarkozy n'a pas du tout appréciée: "ceux qui mettent en cause la famille politique sont ceux qui ne se battent pas pour elle, et ceux qui voudraient mettre en cause l'unité de notre famille ne le feront pas avec notre complicité", a-t-il averti.

Cet imbroglio et ses nombreuses divisions adviennent un an après une défaite aux régionales qui avait déjà suscité de profonds remous dans le camp de la majorité. Surtout, à un an de la présidentielle de 2012, ces évènements remettent en cause la capacité de Nicolas Sarkozy à discipliner ses propres troupes et même à faire consensus autour de sa personne en tant que candidat indiscutable. Et sa capacité à faire gagner son camp est désormais clairement remise en cause au sein même de celui-ci. Concernant le débat sur la laïcité, le centriste Christian Estrosi, jusqu'ici allié fidèle du chef de l'Etat, s'est laissé aller à un "quand on veut ouvrir un débat tous les jours, le premier à ouvrir c'est comment mettre un terme à la machine à perdre". 

"Machine à perdre", vous avez bien lu. Et ce ne sont pas les derniers sondages IPSOS sur les élections présidentielles françaises qui vont le démentir puisqu'ils donnent Nicolas Sarkozy battu au premier tour dans pratiquement toutes les configurations envisageables...

Julien Vlassenbroek



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