France : comment deux adolescents en sont-ils arrivés à battre puis à jeter dans la Seine leur camarade d’école, Alisha, 14 ans, morte noyée ?

Le corps d’Alisha, 14 ans, a été retrouvé dans la Seine, ce mardi, à Argenteuil, en France. Elle est morte noyée, d’après les premiers éléments de l’enquête, jetée dans le fleuve, par deux camarades d’école, qui l’avaient d’abord battue. Les deux adolescents sont mis en examen pour "assassinat". En France, cet énième épisode de violences entre adolescents a relancé le débat sur le harcèlement scolaire et la violence entre jeunes. Qu’est-il arrivé à Alisha ? Comment deux adolescents en sont-ils arrivés à tuer une camarade d’école ?

Jusqu’à 20 ans de prison

Les deux adolescents soupçonnés de l’assassinat d’Alisha, un garçon et une fille de 15 ans, ont été mis en examen dans la soirée, a indiqué le parquet de Pontoise.

T. et J., encourent jusqu’à 20 ans de prison.

Durant leur audition dans les locaux de la police judiciaire, les jeunes suspects "n’ont pas fait part d’un remords immédiat", a expliqué le procureur de Pontoise Eric Corbaux, lors d’une conférence de presse tenue mercredi et rapportée par l'AFP. Avant de préciser : "On parle de ces jeunes gens qui ont à peine 15 ans, on n’est pas toujours dans quelque chose qui est de la rationalité la plus totale".

Ce jeudi, l’avocat du garçon, le principal suspect, a nuancé les propos du procureur au micro de LCI : "Ce garçon est effondré, il regrette. Dire qu’il n’a pas de remords ne correspond pas du tout à la réalité". Et de préciser : "C’est surréaliste, on a l’impression qu’ils vivent dans un autre monde. La perception de la réalité de ces jeunes est complètement faussée par rapport à la nôtre."

La mère du garçon le décrivait mardi, selon plusieurs médias français, comme "un gros nounours". "Il est tout le temps sur son ordinateur. Depuis le mois de septembre, depuis qu’il a rencontré sa copine ce n’est plus le même".

Qu’est-il arrivé à Alisha ?

Eric Corbaux, le procureur, parle d’une agression préméditée et violente. En voici le déroulé, tel que les premiers éléments de l’enquête le laissent entrevoir.

Lundi 8 mars en fin d’après-midi, les trois collégiens se retrouvent en bord de Seine, sur un chemin à l’écart des habitations.

Alisha a accepté d’y suivre J., la jeune fille, qui avait sollicité le rendez-vous, "à la demande de son copain", a expliqué Eric Corbaux.

Après quelques minutes d’échange entre filles, le jeune homme, "qui était resté dissimulé" derrière un pilier du pont, "se serait approché de la victime et lui aurait donné par surprise des coups au visage, lui aurait tiré les cheveux et lui aurait fait une balayette la faisant tomber au sol".

Les coups pleuvent, dans le dos, à la tête. "La victime à ce moment-là était encore consciente, elle gémissait les yeux ouverts", selon le parquet. Cherchant à "faire disparaître les traces des violences qu’ils avaient commises", les deux agresseurs présumés "auraient alors attrapé la victime pour la jeter dans la Seine en contrebas du quai, un quai très haut", poursuit-il.

Alisha est morte par noyade, selon les premiers résultats de l’autopsie.

Dénoncé par sa mère

Quand le couple d’agresseurs présumés revient au domicile du jeune homme, celui-ci, les vêtements couverts de sang, livre un récit des faits à sa mère, qui préviendra la police. Les deux adolescents se changent et ne montrent "pas d’expression de panique ou autre à ce moment-là", précise le procureur.

De fait, ils quittent rapidement le domicile et se rendent à Paris, où ils achètent de quoi manger, avant d’aller chez une connaissance qui n’était au courant de rien.

C’est là, à 2h00 du matin dans la nuit de lundi à mardi, qu’ils sont interpellés par la police.

De petites disputes entre adolescents jusqu’au harcèlement, puis à l’assassinat

Quand ils se sont rencontrés à la rentrée de septembre 2020 au lycée professionnel Cognacq-Jay, ce sont "trois amis au début", qui viennent "d’établissements différents, de parcours différents", explique le procureur.

Alisha et le jeune homme entretiennent une brève relation, puis il s’entiche de l’autre adolescente. Mais "les deux jeunes filles gardent des relations amicales, ce que le jeune homme a du mal à accepter".

Une succession d’éléments vient alors dégrader cette situation. En février, la victime se fait pirater son téléphone et des photos d’elle en sous-vêtements sont diffusées sur le réseau social Snapchat, prisé des jeunes.


►►► A lire aussi : Comment réagir en cas de "revenge porn"? Que l’on soit victime, auteur ou témoin


Ces faits avaient amené l’établissement scolaire à ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de deux camarades d’Alisha, qui sont temporairement exclus et "étaient convoqués en conseil de discipline pour ce mardi", soit le lendemain du drame, a rapporté le lycée mercredi.

A cet épisode s’ajoutent une bagarre entre les deux jeunes filles dans l’enceinte de l’établissement ainsi que la colère du jeune homme, qui ruminait le fait qu’Alisha avait, selon lui, "parlé mal de son père décédé".

Ce sont "des futilités de ce type-là qui auraient justifié l’envie de faire quelque chose envers la victime", a esquissé Eric Corbaux, indiquant que cette volonté ressortait de SMS échangés entre les deux protagonistes.

 

2 images
© AFP

La crise du coronavirus a-t-elle fait augmenter la violence ?

Cet énième fait divers de violence entre adolescents a (re) lancé le débat sur le harcèlement scolaire, les réseaux sociaux et la violence entre jeunes.

Le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, a exprimé son émotion mercredi : "Ce qui est arrivé à cette jeune fille est terrible et ignoble. C’est une jeune fille qui a été emportée par le harcèlement, par une spirale infernale qui a conduit à ce drame". Il a promis que les efforts du gouvernement seraient accentués.

La mort d’Alisha est le dernier d’une série de faits de violences entre adolescents, notamment des affrontements entre bandes rivales, dans l’Hexagone. Mi-janvier le passage à tabac à Paris de Yuriy, 15 ans, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, avait suscité de nombreuses réactions.

Ce qui pousse les médias français à se demander : les réseaux sociaux ont-ils rendu les jeunes plus violents ? Et ce phénomène est-il accentué par la crise du coronavirus ?


►►► A lire aussi : Harcèlement scolaire : des écoles tentent de lutter contre le phénomène


En Belgique, le psychopédagogue Bruno Humbeek, répondait positivement à cette dernière question, en ce qui concerne le cyberharcèlement en tout cas, il y a quelques semaines au micro de la RTBF : "Le cyberharcèlement explose depuis le confinement". "Les ordinateurs ont été mis à disposition des élèves en tant que support pédagogique dans le cadre de l’enseignement hybride. C’est lié aussi au fait que vous avez un arrière-fond d’agressivité qui ne se dilue pas dans les espaces traditionnels où l’agressivité se dilue, comme le sport. Vous avez aussi un arrière-fond de détresse chez ceux qui se sentent complètement isolés qui fait que dès que vous avez des agressions, elles sont vécues avec plus de virulence ".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK