Comment expliquer la montée de Jean-Luc Mélenchon? Pourquoi fait-il peur? Cinq éléments de réponse

Le Figaro et d 'autres ont fait des unes catastrophistes sur une possible élection de Jean-Luc Mélenchon
6 images
Le Figaro et d 'autres ont fait des unes catastrophistes sur une possible élection de Jean-Luc Mélenchon - © Tous droits réservés

Jean-Luc Mélenchon, en pleine ascension dans les sondages, qui le placent désormais à la troisième place derière le duo Macron-Le Pen, va-t-il finalement accéder au second tour de l’élection présidentielle ? Certains le pensent, beaucoup le craignent. C’est le cas, visiblement, du Figaro qui a mis en ligne ce mardi un gros dossier " Jean-Luc Mélenchon, un projet dévastateur pour la France " où ils parlent de " big bang social " , de " coup de massue fiscal " ou " d’Europe libérale qui vole en éclats " et du journal les Echos, qui titre "Mélenchon, le nouveau "risque" français" . C’est le cas aussi de François Hollande, qui parle d'une "campagne qui sent mauvais" et d'une "mode Mélenchon", qui lui fait craindre un second tour "Mélenchon-le Pen". C'est le cas enfin de nombreux économistes, qui prédisent un CAC 40 en baisse de 20 %, et plus, en cas d'un tel duel, car "on entrerait dans un nouveau monde, inconnu".

Alors, faut-il vraiment craindre ce que le journal économique Forbes appelle le choc des extrêmes? Réponse en 5 points.

1. Quel est le parcours politique de Jean-Luc Mélenchon?

Aujourd'hui âgé de 65 ans, et candidat à la présidentielle comme représentant de "La France Insoumise", Jean-Luc Mélenchon oscille depuis longtemps entre un socialisme "classique" et des mouvances plus radicales.

1972-1976: Très actif lors du mouvement lycéen en mai 1968, il rejoint au début des années 1970 l'Organisation communiste internationale et participe à un certain nombre de luttes étudiantes et ouvrières.

1976-2008: En 1976, il adhère et commence à militer au Parti socialiste, au sein duquel il exercera les fonctions de conseiller général (1985-2004), président-délégué (1998-2004) puis sénateur (2004-2010) de l'Essonne. DE 2000 à 2002, il occupe le poste de ministre délégué à l'enseignement professionnel dans le gouvernement Jospin

2009-2016: en 2009, il fonde après les divisions socialistes  du "congrès de Reims" (2008) le Parti de Gauche avec Marc Dolez, qui revendique une orientation "socialiste, écologiste et républicaine", et dont il assurera la présidence jusqu'en 2014. Le Parti de Gauche s'allie dès 2009 avec le Parti Communiste et la Gauche Unitaire au sein du  "Front de Gauche", au sein duquel il est élu député européen en 2009, poste qu'il occupe toujours après sa réélection en 2014.

Depuis 2016: Le 3 juillet 2016, Jean-Luc Mélenchon annonce la fin du Front de gauche, regrettant les propos critiques des dirigeants communistes à son encontre. En vue de l'élection présidentielle de 2017, il lance un nouveau mouvement, La France insoumise, qui s'inspire notamment du parti espagnol Podemos et de la candidature de Bernie Sanders aux primaires présidentielles du Parti démocrate américain de 2016, basé sur la nécessité d'un mouvement transversal qui sorte des organisations traditionnelles, qui ne pourraient plus assurer une vraie démocratie.

2. Jean-Luc Mélenchon est-il d'extrême gauche?

Le "choc des extrêmes" évoqué par Forbes le sous-entend, le Figaro le laisse échapper dans son dossier, certains adversaires politiques n'hésitent pas à utiliser le terme: pour eux, Jean-Luc Mélenchon, c'est l'extrême-gauche. Une terminologie justifiée?

Mediapart y consacrait un dossier en décembre dernier. Déjà alors, Nicolas Sarkozy assimilait, comme d'autres la France insoumise à un mouvement d'extrême gauche. Comme le faisait remarquer le blog de Julien Charreton, si Mélenchon a établi des accords avec le parti communiste, il ne reprend pas à son compte les idées marxistes de "révolution prolétarienne", qu'on retrouve en France dans le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et Lutte Ouvrière (LO). 

Son côté "radical" lui vient plutôt d'une remise en cause du libéralisme actuel, des traités internationaux, du fonctionnement de l'Europe actuelle ainsi que d'un refinancement de l'état et d'une hausse des salaires minimum via notamment une réforme fiscale, mais plus modérée que ce que propose traditionnellement l'extrême gauche, qui prône la collectivisation.

3. Comment Jean-Luc Mélenchon a-t-il pu "rassurer" les Français au point de passer de 10 à 22% d'intentions de vote en quelques mois?

Depuis longtemps, les coups de gueule et les bons mots de Jean-Luc Mélenchon lui assuraient une certaine popularité au sein de l'électorat français.

Mais là où il ne rassemblait que 11% des voix en 2012, et à peu près le même score en décembre 2016 encore, son score a quasiment doublé durant cette campagne présidentielle, au point d'en faire le "troisième homme" qui pourrait, s'il continue sur sa lancée, s'imposer sur le fil.

Son programme a pourtant peu changé , en rupture avec les traités européens de l'Europe "libérale", prônant la sortie de l'Otan et la fin de la "monarchie présidentielle française". Deux éléments expliquent dès lors cette montée:

le vote utile est cette fois en sa faveur: le peu d'appui reçu au sein du PS par le candidat "officiel" de la gauche Benoît Hamon sert paradoxalement Jean-Luc Mélenchon. Comme l'explique Frédéric Dabi, de l'Ifop, dans Le Soir, il n’est plus pénalisé comme en 2012 par le vote utile en faveur de Hollande. "Au contraire : c’est lui qui peut incarner ce vote utile auprès d’électeurs de Hamon qui peuvent considérer que le candidat socialiste n’a plus aucune chance de se qualifier".

les idées restent, mais la forme change: tous les commentateurs sont unanimes, si le fond est le même, la forme s'est beaucoup adoucie chez un Jean-Luc Mélenchon moins agressif, plus apaisé et donc plus rassurant. (Thomas Legrand pointe sur France Inter "sa façon de dire "vous les gens" au lieu de "Camarades", de tutoyer son auditoire, de s’en prendre non pas au système (comme les autres) mais aux oligarchies", aux puissants, aux " parfumés " (pour reprendre l’un de ses mots imagés d’hier), de citer les poètes, sans prompteur, de déambuler paisiblement avec sa veste-blouse d’instit’d’antan, sévère mais bienveillant, tranche avec le Mélenchon colérique, commissaire du peuple de 2012). Et ça fonctionne: lors du débat commun des 11 candidats, c'est lui qui a été jugé le plus convaincant selon un sondage Elabe mené à l'issue de l'émission auprès de 1024 téléspectateurs.

 

4. Comment Jean-Luc Mélenchon s'est-il créé une nouvelle image "dépoussiérée"?

Le fait est indéniable: même chez ceux qui n'ont pas l'intention de voter pour lui, la popularité de Jean-Luc Mélenchon explose: dans le dernier tableau de bord Ifop-Fiducial pour Paris Match,  il fait un bond de 28% et se classe largement en tête de ce classement avec 68% d'opinions favorables, devant Juppé (60%) et Macron (55%). 

Une progression qui ne devrait cependant rien au hasard, et qui doit notamment à un gros travail sur l'image: autant le parti communiste pouvait paraître ringard, autant "la France insoumise" se donne une image moderne...en commençant par le nom du mouvement. En octobre 2016, le politologue Thomas Guénolé analysait déjà pour le Nouvel obs la stratégie altermondialiste, très en vogue, du mouvement, mais aussi "l’iconographie de "La France insoumise" dans son ensemble": "le dessin BD épuré, les tons pastel et lavande, qui correspondent actuellement à l’air du temps", "une constante fondamentale des mouvements hors-système", qui ont "un coup d’avance sur les partis traditionnels dans leurs méthodes et supports de communication" car "très connectés aux marges, ce qui inclut les avant-gardes" et n'ayant "rien à perdre, donc leur stratégie de communication peut prendre des risques en termes d’innovation".

Cette tendance s'est affirmée, voire renforcée au long de la campagne: Jean-Luc Mélenchon tient des meetings simultanés via des hologrammes, son équipe est hyper présente sur les réseaux, il communique via sa propre chaine YouTube, ses soutiens ont sorti un jeu vidéo illustrant son combat contre la fraude fiscale, et La France insoumise jour même le jeu du "fact checking" via un site #JLMdesintox

Une mutation que beaucoup attribuent à Sophia Chikirou, son ancienne attachée de presse devenue sa directrice de communication, 37 ans, diplômée en communication politique, ex militante socialiste parisienne déçue, qui a infiltré la campagne de Bernie Sanders en 2016 et s'en est inspirée pour l'utilisation du numérique.

 

Fiskal Kombat, le jeu vidéo où l'on incarne Jean-Luc Mélenchon

5. Qui est Chantal Mouffe, la Carolo qui a inspiré Podemos... et Jean-Luc Melenchon?

Bien sûr, il y a le changement de ton remarqué ces derniers mois, bien sûr, il y a les nouvelles technologies qui ont dépoussiéré son image, mais le succès actuel de Jean-Luc Mélenchon, en plein boom aussi bien dans les intentions de vote pour l'élection présidentielle française que dans le baromètre de popularité, s'explique peut-être aussi par une certaine réorientation de son programme.

Et derrière celle-ci, il y a une femme, philosophe, belge, et carolo, déjà considérée comme la "marraine" de Podemos, et qui a incontestablement influencé "la France insoumise": Chantal Mouffe, professeur de théorie politique à l'université de Westminster à Londres qui défend l'idée d'un "populisme de gauche" et propose de reconquérir le peuple par "un discours radical et alternatif fondé sur l'égalité".

Les citoyens ne voient pas de différence entre la gauche et la droite

Pour elle, la frontière entre la droite et la gauche s’est en effet progressivement effacée, les partis de centre droit et de centre gauche s’étant accordés sur l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative au néolibéralisme.

En ce sens elle rejoint Jean-Luc Mélenchon dont elle disait récemment lors d'une conférence: "Pour moi, Mélenchon incarne ce que j'appelle le ‘populisme agonistique' qui accepte de lutter à l'intérieur des institutions démocratiques, sans recours à la révolution violente".

A plusieurs reprises, pour des débats ou des meetings, les deux se sont rencontrés et ont exprimé leur admiration mutuelle.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK