Faut-il abandonner les poursuites contre Julian Assange ?

Le père de Julian Assange, devant le tribunal lundi
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Le père de Julian Assange, devant le tribunal lundi - © TOLGA AKMEN - AFP

Des représentants d’Amnesty international ont tenu à marquer le coup ce mardi : 25 000 signatures récoltées en Belgique ont été déposées à l’ambassade américaine à Bruxelles.

Le texte remis aux autorités diplomatiques américaines demande l’abandon des charges à l’encontre de Julian Assange, et s’adresse aux autorités britanniques, pour qu’elles ne répondent pas à la demande d’extradition à son encontre formulée par l’administration américaine.

Le fondateur de Wikileaks est en effet depuis hier cité à comparaître devant la cour criminelle de l’Old Bailey, à Londres, qui examinera durant plusieurs semaines, cette demande d’extradition, une demande qui inquiète l’ONG de défense des Droits humains :"Si Julian Assange est poursuivi, cela pourrait avoir un effet dissuasif sur la liberté des médias, poussant des éditeurs et des journalistes à s’autocensurer par peur des représailles, explique Nils Muižnieks, directeur Europe à Amnesty International. Si Julian Assange est extradé, cela aura de lourdes conséquences en termes de droits humains, établissant un dangereux précédent pour la protection des personnes qui publient des informations classées secrètes dans l’intérêt public", ajoute-t-il.

 

Lundi, à l’ouverture du procès devant la justice britannique, Stella Moris, la compagne de Julian Assange, a remis à Downing Street, la résidence du premier ministre britannique, une pétition de Reporters sans frontières contre l’extradition de son compagnon. Celle-ci était signée par 80 000 personnes au Royaume Uni.

Arrêté en avril 2019 après sept ans derrière les murs de la représentation diplomatique équatorienne à Londres, où il s’était réfugié après avoir enfreint les conditions de sa liberté sous caution, Julian Assange craint toujours une extradition vers les États-Unis, qui lui reprochent d’avoir mis en danger des sources des services américains, l’accusant d’espionnage et de hacking. Il y encourt une peine de 175 années de prison ; une action en justice que condamnent plusieurs associations de journalistes et ONG de par le monde.

Que lui reprochent les Etats Unis ?

"C’est la suite et la phase décisive du procès, explique Marc Molitor, journaliste pensionné de la RTBF, "actif", et observateur avisé du dossier. Il n’y a aucune charge ou aucune inculpation en Grande Bretagne. C’est uniquement à la requête des Etats Unis, et ceci est la phase ultime de son procès qui a commencé en février dernier. La requête d’extradition des Etats Unis se réfère aux événements de 2010, et uniquement à ceux-là, lors desquels Wikileaks a diffusé des documents relatifs aux opérations militaires en Afghanistan et en Irak". Cette publication avait fait le tour du monde et avait suscité un émoi généralisé. Connues sous le nom de Collateral Murders, les vidéos publiées par Wikileaks, montrent des frappes aériennes américaines sur des civils, ce qui peut être constitutif de crimes de guerre.

Julian Assange est également accusé d’avoir publié des centaines de milliers de câbles diplomatiques émis par des ambassades américaines dans le monde, des documents classifiés portant sur les activités diplomatiques et militaires des Etats-Unis. Les avocats de Julian Assange dénoncent, eux, une procédure politique disent-ils, basée sur des "mensonges". Or l’accord américano-britannique interdit "expressément" selon eux les extraditions pour les infractions politiques.

La justice britannique "ne doit pas juger vraiment sur le fond de chaque point, précise Marc Molitor, mais elle doit quand même apprécier si chacun de ces points d’accusation est conforme aux traités d’extradition, mais aussi ne risque pas de générer un procès inéquitable aux Etats Unis et ne risque pas aussi de constituer des accusations qui sont de nature politique ou contraires à la liberté de la presse, qui sera évidemment la thèse de la défense."

Julien Assange : un journaliste ?

Une décision qui pourrait être contraire à la liberté de la presse : c’est ce qui inquiète aussi la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

"Des Julian Assange, c’est-à-dire des journalistes emprisonnés, il y en entre 300 et 400 dans le monde, rappelle Anthony Bellanger, secrétaire général de la FIJ. Et il est toujours injuste d’enfermer un journaliste sur la seule base qu’il a fait son travail. Julian Assange va un peu au-delà, voire beaucoup au-delà, puisqu’on s’est posé la question de savoir : est-ce que l’information qu’il a publiée, qu’il a envoyé à tous les médias ou qu’il fait paraître sur son site, est-ce que toutes ces informations étaient dans l’intérêt du public ? Et à partir du moment où on s’est interrogé et où on a répondu 'oui, ces informations sont d’intérêt public et importantes pour le citoyen', cette personne doit être défendue et protégée."

Pour le secrétaire général de la FIJ, l’intérêt de la vidéo incriminée aujourd’hui, "et qui compte des millions et des millions de vues", souligne-t-il, est qu’elle "montre tout simplement en direct l’assassinat de civils, et deux journalistes en Irak en 2007 […] que les Etats-Unis, l’administration américaine pour être précis à l’époque, peut être accusée de crimes de guerre. Il y a eu 18 morts, il y a eu des enfants qui ont été blessés… Et deux journalistes de Associated press comme on l’a écrit à plusieurs reprises… Cela a une véritable valeur informative. Avant Wikileaks, avant Julian Assange, personne n’avait eu connaissance de cette information qui est absolument infâme."

On l’aura compris : au cœur des débats, se trouvera la question de savoir si Julian Assange mène des activités journalistiques, qui doivent être protégées comme telles.

Pressions, écoutes… Des moyens extraordinaires qui posent question

Devant le tribunal, l’Australien de 49 ans est apparu pour la première fois publiquement depuis février. Ses proches le qualifient de très affaibli, physiquement et psychologiquement.

Julian Assange est actuellement emprisonné à la prison londonienne de haute sécurité de Belmarsh, où ses conditions de détention ont par ailleurs été dénoncées par le rapporteur de l’ONU sur la torture.

Durant ce procès, les avocats de Julian Assange tenteront aussi de prouver que le fondateur de Wikileaks a été victime d’actes illégaux. Pendant son séjour forcé dans les bâtiments de l’ambassade équatorienne à Londres, Julian Assange aurait fait l’objet d’écoutes illégales de la part d’une firme espagnole. "Cette forme espagnole a transféré aux Etats Unis une série de ses données, d’écoutes directement de conversations privées de Julian Assange et de conversations avec ses avocats, explique Marc Molitor. Rien que cela, c’est déjà un motif d’invalidation de la procédure."

Les autorités américaines chercheraient par tous les moyens à étoffer un dossier qui, selon Marc Molitor, est plutôt fragile. Si Julian Assange est considéré comme journaliste par la justice, il sera difficile de justifier des poursuites, même devant des cours américaines. Pour ce connaisseur de l’affaire, les pressions engagées par les autorités américaines contre Chelsea Manning, la soldate qui avait fourni les documents incriminés à Wikileaks, sont symptomatiques. "Bradley Manning devenu entre-temps Chelsea Manning, qui a été repéré par le FBI, interpellé, arrêté, et qui a été condamné et a purgé sa peine. Juste avent qu’il ne sorte de sa charge, Barack Obama l’a graciée. Après quoi elle a été réinterpellée, réarrêtée pour lui faire avouer une sorte de conspiration entre elle et Assange dans le cadre de l’obtention illégale de ces documents et de leur diffusion… "

Aujourd’hui, Chelsea Manning a été remise en liberté, mais pour Marc Molitor, il s’agit bien d’une entreprise de pression, pour pallier un dossier qui "comporte une série de failles juridiques sérieuses".

Un personnage controversé, un journaliste critiqué

Si la justice britannique accepte la demande d’extradition formulée à son encontre par les Etats Unis, Julian Assange encourt donc de longues années d’emprisonnement. Il pourrait être jugé pour 18 chefs d’inculpation, à savoir 17 au titre de la loi relative à l’espionnage et un chef d’inculpation au titre de la loi relative à la fraude et à la délinquance informatiques. C’est le premier éditeur à être inculpé au titre de la loi relative à l’espionnage.

Si, de par le monde, Julian Assange est aujourd’hui défendu par plusieurs ONG et associations de journalistes, ces prises de position en sa faveur n’étaient, il y a quelques années, pas légion.

L’homme a été au centre d’une procédure judiciaire initiée par la justice suédoise pour des faits présumés de viol. Cette procédure est terminée aujourd’hui, sans qu’il ait été finalement accusé. Mais elle a durablement terni l’image du fondateur de Wikileaks auprès du grand public.

Des accusations d’immixtion dans la campagne électorale américaine de 2016 ont aussi été portées contre Julian Assange et contre son site lorsque ce dernier avait publié des échanges de mails de la candidate démocrate Hillary Clinton, ce qui lui a valu nombre de critiques après la défaite de cette dernière face à son concurrent républicain, Donald Trump.

Ses méthodes ont aussi été durement jugées par les médias journalistiques. "Il y a aussi des médias qui l’ont critiqué en disant il ne fait aucun tri, il balance toutes les informations. Cela a été vrai dans certains cas, admet Anthony Bellanger. Mais c’est faux pour d’autres. Tous les journalistes dignes de ce nom doivent se remettre en question. Il y a eu des erreurs, il les accepte et il est prêt à les corriger. Et il est prêt à admettre qu’il ne doit pas en recommettre", ajoute le secrétaire général de la FIJ.

Et Anthony Bellanger d’insister : ce procès en extradition est central. "Il y a d’abord l’enjeu pour l’homme, puisqu’il est malade, sa santé est fragile. Et si demain cet homme est extradé vers les Etats-Unis, n’importe quel journaliste peut demain être extradé vers un pays si le contenu de l’article du son ou du reportage qu’il a fait ne convient pas au pays en question. C’est un vrai danger pour toute la profession demain. On est sur une question de principes", appuie-t-il, des questions qui seraient contraires à l’article 19 de la déclaration des droits de l’Homme des Nations Unies, qui consacre la liberté d’opinion et d’expression.

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