Face à l'extrême droite, "on ne voit pas qui serait le leader qui pourrait réveiller les consciences"

Jean-Michel de Waele, politologue à l’ULB, invité de Jour Première
Jean-Michel de Waele, politologue à l’ULB, invité de Jour Première - © RTBF

Plusieurs milliers d'Autrichiens ont manifesté lundi devant le palais de la Hofburg à Vienne pour protester contre l'investiture au même moment d'un gouvernement qualifié de "cabinet des horreurs" en raison de la présence de l'extrême droite. Mais dans le reste de l'Europe, le résultat de ces élections n'a pas suscité une indignation semblable à celle suscitée en 2000, année de l'alliance du conservateur Wolfgang Schüssel avec le FPÖ de Jörg Haider.

Jean-Michel de Waele, politologue à l’ULB, était l'invité de Jour Première ce mardi pour en parler. Il a répondu aux questions de François Heureux.

Est-ce que c’est l’extrême droite qui a changé, qui s’est assagie, ou bien est-ce que c’est nous qui avons changé et qui acceptons plus facilement le discours de l’extrême droite ?

"Je ne pense pas que ces partis se soient assagis. Toute une série d’études montre que le programme libéral autrichien est bien plus dur aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque. Je pense donc que c’est une triste banalisation, une triste résignation des démocrates par rapport à ce qu’il se passe."

Comment expliquez-vous cette banalisation face à l’extrême droite ?

"Parce que ça se produit partout en Europe. On pouvait évidemment manifester contre le gouvernement d’extrême droite à Vienne, là il faudrait qu’on manifeste contre un tiers ou un quart des gouvernements en Europe. On voit peu de leaders européens prendre la parole. Il faut rappeler que Louis Michel avait à l’époque joué un rôle mobilisateur important. On ne voit pas quel est le leader européen qui joue ce rôle aujourd’hui. Il faut bien dire qu’ils sont très mal pris du côté des démocrates chrétiens puisqu’ils n’arrêtent pas de faire des alliances avec l’extrême droite, que la sociale-démocratie est en alliance avec l’extrême droite en Slovaquie. On ne voit donc pas tellement qui, aujourd’hui, serait le leader qui pourrait réveiller les consciences."

Pourquoi ? Parce que les Européens sont mal placés pour donner des leçons parce que l’extrême droite est bien ancrée un peu partout dans l’Union européenne ?

"Oui, je pense que la difficulté est qu’il y a d’une part des facteurs généraux qui expliquent cette montée d’extrême droite : la crise d’immigration, la crise économique, l’impression de perte de souveraineté nationale…"

Le terrorisme aussi.

"Oui, et le terrorisme, il y a tout ce terreau-là. Et puis, il y a évidemment à chaque fois les histoires nationales. L’extrême droite autrichienne n’est pas l’extrême droite slovaque et n’est pas l’extrême droite danoise. Il y a donc évidemment chaque fois une dimension nationale qu’il ne faut pas non plus perdre de vue.

L’extrême droite autrichienne n’est pas l’extrême droite slovaque

Ce qui est, je pense, vraiment très inquiétant, c’est qu’on voit bien que cette extrême droite parvient à mobiliser des émotions [...]. Elles jouent sur la peur des personnes, la peur de l’inconnu, la peur de la globalisation, la peur des migrants. Il est toujours difficile pour les démocrates de rester et de répondre à l’émotion. Nous répondons par la raison et c’est évidemment beaucoup plus difficile de répondre par la raison que par l’émotion."

Est-ce qu’il n’y a pas un cas particulier quand même pour l’Autriche ? Parce que là l’extrême droite parvient à se hisser à des postes à haute responsabilité : l’Intérieur, la Défense, les Affaires étrangères. Est-ce qu’on a ça dans d’autres gouvernements européens aujourd’hui ?

"Non, on n’a pas encore cela dans d’autres gouvernements européens. Et ce qui est terrible, c’est qu’on a vraiment l’impression que l’extrême droite avance petit à petit, mais on dort, c’est banalisé. C’est un peu la politique du saucisson, c’est tranche par tranche. L’extrême droite découpe le saucisson démocratique tranche par tranche et nous endort, alors que ça va évidemment avoir des effets sur la politique autrichienne.

Il y a des liens très forts entre l’extrême droite autrichienne et Vladimir Poutine

Il faut aussi dire que dans le rapport de force à l’intérieur de l’Union européenne, Viktor Orbán [le Premier ministre hongrois, NDLR], par exemple, est évidemment ravi. Je tiens aussi à signaler les liens très forts entre l’extrême droite autrichienne et Vladimir Poutine [le président russe]. Tout cela fait un terreau très nauséabond."

Est-ce qu'en Belgique, on n’a pas un peu le contre-exemple, avec une extrême droite qui est toujours un peu moribonde côté francophone et un Vlaams Belang qui n’est pas en forme côté flamand ? Comment expliquez-vous le fait qu’en Belgique l’extrême droite ne parvient pas à percer ?

"Certaines personnes nous expliquent que la N-VA joue ce rôle-là, soit en l’étant, soit en faisant le barrage."

Vous n’êtes pas d’accord avec ça ?

"Je pense qu’il faut faire très attention aux mots que l’on emploie. C’est très lourd de dire "extrême droite". Pour moi, la N-VA n’est pas l’extrême droite. C’est un débat académique légitime que l’on peut avoir, mais je ne pense pas que l’insulte et la catégorisation aident tellement dans la compréhension des phénomènes. Il faut essayer de comprendre les phénomènes et dire de quelqu’un 'fasciste, nazi, extrême droite' n’a jamais aidé à la compréhension des choses. Mais vous pouvez mener des politiques absolument épouvantables et ne pas être d’extrême droite."

Mais ceux qui accusent la N-VA d’être d’extrême droite pointent quand même des amitiés avec d’anciens qui ont collaboré avec le régime nazi ou qui étaient sur le front de l’est. Qu’est-ce que vous répondez à ça ? Ça n’en fait pas à des représentants politiques d’extrême droite ?

"Il faudrait se mettre d’accord, évidemment, sur la définition de l’extrême droite. Mais aujourd’hui, il n’y a plus une extrême droite en Europe, il y a des extrêmes droites. Et je pense qu’il y a des mots comme 'populisme' que l’on emploie tellement aujourd’hui [et dans lesquels] on met tout. Ce sont des mots qui deviennent totalement galvaudés et qui, quelque part, servent à discréditer la personne. À titre personnel, je ne soutiens pas du tout les idées de la N-VA, bien entendu, mais il faut y aller dans un débat rationnel [plutôt] que répondre à l’émotion par l’émotion.

[...]

Tant qu’on reste dans un débat identitaire, ethnique et religieux, nous sommes perdus. Nous devons revenir au cœur du débat, qui est un débat social. Ce qui se passe en Europe, c’est la question sociale qui doit être au centre du politique et pas les questions ethniques ou les questions religieuses. Là, les démocraties seront perdues."

Est-ce que cette montée de l’extrême droite en Europe va se poursuivre ou bien est-ce que vous pensez qu’il va y avoir un effet inverse, une réaction face à cette montée ?

"On verra bien comment se comporte l’extrême droite au pouvoir. Ce qui est étonnant, c’est que l’Europe se tait beaucoup. En Europe centrale, où beaucoup de gouvernements ont quitté le camp des démocrates, la situation économique est bonne grâce aux fonds de l’Union européenne. C’est donc aussi un paradoxe tout de même assez fort et je pense que ça va dépendre de pays à pays. [...]

Le fait d’être jeune et nouveau ne fait de vous ni un démocrate ni encore un bon homme politique

Je ne suis pas très inquiet pour la situation en Allemagne parce que je pense que les Allemands ont des hommes politiques sérieux qui feront le boulot. Il y a quand même des questions de renouvellement des élites politiques. On voit bien avec Macron et avec le Premier ministre autrichien combien il y a un besoin de renouvellement. Mais le fait d’être jeune et nouveau, ou soi-disant nouveau, ne fait de vous ni un démocrate ni encore un bon homme politique."

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