Exilés turcs en Belgique : les raisons de la peur

Deux ans et demi après le coup d’état manqué en Turquie, la répression n’a pas cessé. Le régime Erdogan poursuit les voix dissidentes partout dans le monde. Un récent rapport du Parlement européen (13 mars 2019 ) fait état de 101 enlèvements de prétendus terroristes dans 18 pays, jusqu’aux portes de l’Europe. Depuis juillet 2016, la Belgique a reconnu près de 1400 demandeurs d’asile turcs. Des anciens officiers de l’Otan, juges ou simples citoyens, suspectés, le plus souvent à tort, de sympathies avec Fethllah Gülen, considéré par Erdogan comme responsable du putsch.

Ils sont protégés par leur statut de réfugié, mails ils ne se sentent toujours pas en sécurité. Yavuz Aydin était juge à Istanbul. Il n’a jamais caché qu’il n’était pas un chaud partisan du président Erdogan. Dans les jours qui suivent le coup d’état manqué, il apprend qu’il est sur les listes des personnes suspectes. Son passeport est annulé. Il doit fuir le pays à l’aide de passeurs, dans des conditions dangereuses.

Ils évitent le quartier turc

Aujourd’hui, l’ancien juge vit à Bruxelles avec sa famille. Il ne donne pas son adresse, on ne sait jamais, mais il a décidé de parler ouvertement. Il ne se sent toujours pas en sécurité. Pour cette raison, il ne va jamais dans le quartier turc de Bruxelles, très majoritairement pro Erdogan. " Je pourrais y être attaqué physiquement ou verbalement. Là-bas, les gens sont téléguidés par le gouvernement turc. Le ministère des Affaires intérieures turc a dit récemment : ceux qui sont à l’étranger et qui craignent la Turquie, s’ils viennent ici, ils seront arrêtés ".

Dans les environs de la chaussée de Haecht, les exilés ne sont pas les bienvenus. Dans les cafés, la télévision turque, forcément pro-gouvernementale, est allumée en permanence. Alors, la propagande a fait son œuvre. "Ce sont tous des gülenistes ou des gauchistes, ou des Kurdes", nous dit un Belgo-Turc, mais pas des bons Kurdes, hein, vous me comprenez…, faisant référence au mouvement indépendantiste. "S’ils sont ici, c’est qu’ils ont quelque chose à se reprocher", nous dit un autre. "C’est qu’on a assez de preuves contre eux. Ils ont quelque chose à voir avec ça ( le putsch), sinon ils ne seraient pas réfugiés ici".

Harcèlement et enlèvements

Cafer Topkaya est un ancien officier de l’Otan. Il a passé 16 mois en détention, dans une des pires prisons de Turquie, où il a été torturé. On lui reprochait des tweets anti Erdogan. Faute de preuve, il a été relâché. Aujourd’hui, il est réfugié à Bruxelles. L’ambassade de Turquie connaissait son adresse, alors, il a déménagé et il sort peu. "Ils collectent des informations. Ils ont des réseaux très puissants. Ils travaillent avec les mafias locales. Il faut être prudent, éviter les environs du consulat ou le quartier turc".

Gülsüm Alan, journaliste belgo-turque confirme : "L’ambassade surveille. Il y a du harcèlement moral et physique. Les citoyens sont encouragés à dénoncer leurs proches. Certains ont dû quitter le quartier turc. D’autres n’osent plus aller à la mosquée, de peur d’être poignardés. Tout peut arriver".

Barbaros Sansal est un militant de toujours. Couturier internationalement reconnu, il est aussi militant LGBT. Un an après le putsch, il publie une vidéo sarcastique sur Youtube, où il dénonce les méthodes du régime Erdogan. Il sera arrêté, à Chypre, extradé illégalement en Turquie. A l’aéroport d’Istanbul, il est lynché. Il vit aujourd’hui dans la périphérie bruxelloise. Sur son compte twitter, il reçoit des centaines de messages de haine. L’hostilité est encouragée par les autorités turques. Le bureau bruxellois de l’AKP l’a ciblé dans un communiqué :"Ils disent que je suis un traître à la patrie, ils ciblent et menacent les gens et de cette manière, ils mettent leur vie en danger". Ruhi Açikgöz, représentant de l’AKP confirme : "C’est un traître, il a dit que les Turcs étaient des barbares. Il ne peut pas faire cela, il est l’un d’entre eux".

Il y a peu, Barbaros a été agressé sur la Grand Place par trois ressortissants turcs. Avec ses avocats, il fait face à cinq nouvelles accusations, dont celle d’insulte à l’Islam. Tous craignent les méthodes du régime turc. Yavuz, le juge, nous montre un communiqué du porte-parole de la présidence turque, promettant de poursuivre "Le même type d’opération que celle menée au Kossovo". A savoir, l’enlèvement de cinq enseignants et d’un médecin, présumés gülenistes. Yavuz n’a rien à voir avec ce mouvement conservateur, mais il reste très prudent.  "Tout peut arriver, partout et à tout moment", dit le communiqué. Et en Belgique ? "Je ne pense pas dit Yavuz, mais on ne sait jamais".

Cafer, l’ancien officier confirme : "Il y a aussi un groupe paramilitaire pro Erdogan qui s’appelle le Sadat. En Europe, ils ont des réseaux clandestins, ils payent des gens pour collecter des informations. On doit être prudents quand on est dans la rue. On regarde partout pour voir s’il n’y a pas un van avec des vitres noires. Ils peuvent nous enlever et nous emmener dans des lieux secrets en Turquie. Ils torturent pour obtenir des renseignements. C’est du kidnapping."

L’ambassade de Turquie conteste qu’il s’agisse de kidnappings , comme indiqué dans le rapport du Parlement européen. Elle affirme qu’il s’agit "d’extraditions suite à des mandats d’arrêts délivrés par la justice turque, effectuées dans le cadre de la convention européenne sur l’extradition, avec la coopération des états concernés". 

Tous espèrent retourner en Turquie, un jour. "Pas pour l’instant", nous dit Gülsüm, la journaliste, qui ne fait l’objet d’aucune poursuite. Récemment, elle a publié un papier critique dans La Revue politique. "Ton article n’a pas plu", lui a-t-on fait savoir…

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