Exfiltrer un agent : une opération lourde et longue

Le Kremlin à Moscou, où travaillait un espion russe, taupe des Etats-Unis, qui a été exfiltré par les services secrets américains en 2017 selon des médias américains
2 images
Le Kremlin à Moscou, où travaillait un espion russe, taupe des Etats-Unis, qui a été exfiltré par les services secrets américains en 2017 selon des médias américains - © Mladen ANTONOV

Une fois exfiltré du pays où il agissait, un espion de haut niveau, comme celui que les États-Unis ont sorti de Russie en 2017, mobilise d’importants moyens pour assurer son traitement et surtout sa protection, assurent d’anciens responsables français du renseignement.

La presse américaine a révélé lundi que la CIA avait organisé il y a deux ans la sortie de Russie d’un ancien haut responsable russe qui avait accès à Vladimir Poutine et travaillait pour elle depuis des années, lui fournissant des informations d’importance vitale. Moscou a confirmé avoir employé un homme identifié comme un agent de la CIA, minimisant son importance.

L’organisation d’une telle exfiltration puis la protection d’un transfuge d’un tel niveau sont des opérations lourdes, que seule une poignée de services de renseignement dans le monde sont capables de monter, assure à l’AFP Philippe Hayez, ancien directeur-adjoint de la collecte du renseignement à la DGSE (renseignements extérieurs français).

"Seuls les grands services savent faire ça", dit-il. "Cela marque leur technicité : il n’y a pas une dizaine de services dans le monde pour monter des opérations pareilles".

L’exfiltration, dont la procédure est mise en place dans le plus grand secret des mois ou des années à l’avance, mobilise des moyens considérables. Puis, quand elle a réussi, commence une autre phase de l’opération : le débriefing du transfuge et, plus important encore, la vérification de sa sincérité.

"On le met en quarantaine dans un endroit paumé et on lui fait cracher tout ce qu’il sait", dit à l’AFP l’ancien chef d’un service français de renseignement qui demande à rester anonyme. "C’est un très long débriefing, qui peut durer des semaines et des mois. Mais l’autre volet, peut-être le plus important, c’est le contre-espionnage qui doit déterminer si ce n’est pas un faux transfuge", ajoute-t-il.

"Il faut leur faire peur"

"Il y a eu des précédents où la CIA, par exemple, s’est fait enfumer par un faux transfuge soviétique qui l’a intoxiquée sur la vérité d’un vrai transfuge. Il faut lever le doute. Le gars peut avoir donné des tas de vraies infos, excellentes, mais choisies par les Russes pour asseoir sa crédibilité. Après, le gars est récupéré par la CIA et le loup est dans le poulailler. Les Russes sont les meilleurs du monde pour ce genre de coups fourrés", explique-t-il.

Si le transfuge est sincère, une fois son long interrogatoire terminé, il peut être employé par le service au profit duquel il a trahi, par exemple la division "Russie" de la CIA, au titre de conseiller, soit rendu à la vie civile. Et là, "la règle de base, c’est qu’il est sur-protégé", précise un ancien coordinateur français du renseignement, qui demande aussi à ne pas être identifié.

Cette protection physique, qui comprend une nouvelle identité, une nouvelle adresse, des revenus et surtout des hommes en faction en permanence, peut s’étaler sur des années, voire des décennies.

"Ce genre de personnage, cela représente des années de travail, d’attente", dit-il. "Ça veut dire que quand il se lance dans l’aventure, il sait à quoi il s’expose, surtout dans un pays comme la Russie. Il doit avoir des garanties absolues sur ce qui viendra ensuite et sur sa sécurité. Rien n’est écrit, mais c’est clair et primordial".

Pour Philippe Hayez, il faut bien comprendre que "c’est une question de réputation : un service ne va obtenir des informations, ne va pousser des sources à parler que parce qu’il est capable ensuite d’assurer leurs arrières. Un service qui est médiocre, qui ne sait pas protéger ses sources, n’obtiendra rien".

"Il est primordial d’avoir la réputation de bien traiter et surtout protéger ses transfuges si on veut susciter des vocations", ajoute-t-il.

Depuis les débuts de la guerre froide et jusqu’à la tentative d’assassinat du transfuge Sergueï Skripal en 2018 en Grande-Bretagne, les services soviétiques puis russes se sont montrés à maintes reprises implacables envers les traîtres.

"Ils n’oublient jamais", assure l’ancien chef d’un service de renseignement. "Ils sont très rancuniers. Le but est de montrer aux mecs à l’intérieur qui seraient tentés de devenir des transfuges qu’un jour ou l’autre, on leur fera la peau".

"Les services de l’Est ont toujours fait comme ça", ajoute-t-il. "Il faut dissuader les vocations. Dans l’entourage de Poutine, il doit y avoir des mecs qui seraient tentés par un wagon de dollars et des cartes vertes pour toute la famille. Il faut leur faire peur".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK