Euthanasie en France: débat passionnel, clivage au sein des partis, stars et fake news

C'est à nouveau un débat passionné qui s'ouvre en France. "Ultime liberté" contre "transgression majeure": l'Assemblée nationale se penche ce jeudi sur l'euthanasie. La proposition de loi du député Olivier Falorni ouvrant un droit à "une fin de vie libre et choisie" divise jusqu'au sein des groupes politiques. Des parlementaires de tous bords veulent faire évoluer la législation, mais le gouvernement y est défavorable. Le texte est présenté en première lecture dans le cadre d'une journée réservée au groupe Libertés et Territoires d'Olivier Falorni, défenseur de longue date d'un droit à l'euthanasie pour les personnes souffrant d'une maladie incurable. Une cascade d'amendements déposés devrait toutefois empêcher d'arriver à une décision ce jeudi.

Le projet de loi ouvrirait le possible recours à une "assistance médicalisée active à mourir" pour toute personne "capable et majeure, en phase avancée ou terminale d'une affection grave et incurable", ne pouvant être "apaisée" ou jugée par elle "insupportable". "Les Français sont prêts, ils attendent cette grande loi de liberté", assure Olivier Falorni, qui s'est inspiré de plusieurs pays étrangers, en particulier la Belgique. L'exemple belge, convoqué dans ce débat, a d'ailleurs ouvert la voie à une fake news : sur France Inter lundi, l’archevêque de Paris Mgr Michel Aupetit a affirmé qu'en Belgique des parents pouvaient emmener leur enfant autiste se faire euthanasier, ce qui est faux.

Une France en proie aux débats éthiques

Le contexte de ce débat est une fois de plus passionnel en France. Il rappelle celui du pacte civil de solidarité (PACS), du mariage pour tous adopté dans la douleur en 2016, de la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes, de la gestation pour autrui (GPA) et du recours aux mères porteuses, de tous ces débats bioéthiques...

Les lignes de partages sont mouvantes sur ces questions de société, même si le clivage gauche-droite est clair, avec une présence marquée du mouvement catholique traditionnaliste. Le président Macron se dit par exemple favorable à la PMA mais pas à la GPA.

Les sondages auprès des Français donnent des majorités progressistes. Un sondage Ipsos de 2019 cité par le député Falorni donne ainsi 96% des Français favorables à l'euthanasie.

Le débat sort souvent de la sphère législative : pétitions, manifestations monstres, tribunes, mariages célébrés dans l'illégalité. Les associations, les mouvements religieux, les personnalités, philosophes ou stars, montent au créneau. L'opposition au mariage pour tous a créé un mouvement : "La Manif pour tous", avec une égérie, la militante catholique Frigide Barjot. Autre constante : la comparaison aux exemples étrangers où les pays voisins reviennent souvent, Belgique en tête.

Une majorité hétéroclite, une opposition parée à la flibuste

Pour son texte sur l'euthanasie, Olivier Falorni a l'appui de quelque 270 députés de tous bords, pas loin de la majorité absolue, dans une tribune publiée par le Journal du Dimanche. Parmi ses soutiens, les présidents de quatre groupes parlementaires: Jean-Luc Mélenchon (LFI), Valérie Rabault (PS), Olivier Becht (Agir) et Bertrand Pancher (Libertés et territoires).

Mais face à lui, ses adversaires jouent la carte de l'obstruction : ils entendent contrer son adoption dans le temps contraint des "niches" parlementaires - couperet à minuit - avec une avalanche d'amendements, plus de 3000, dont 2300 émanant d'une poignée de députés LR. Une "obstruction" dénoncée à cor et à cri par les partisans d'Olivier Falorni, auxquels ces opposants répondent par le "droit imprescriptible" de tout parlementaire à déposer des amendements. Manœuvre pour manœuvre, 227 partisans de l'euthanasie ont déposé un amendement de tête, qui sera discuté en premier, garantissant le cœur du dispositif : "L'assistance médicalisée active à mourir". Son adoption leur offrirait une victoire symbolique, à défaut de pouvoir faire passer le reste du texte, et mettrait la pression sur un gouvernement très tiède sur ce sujet. De nombreux parlementaires déplorent toutefois qu'un tel thème de société vienne d'un groupe d'opposition minoritaire - 18 députés d'obédiences diverses - plutôt que d'un projet gouvernemental, étude d'impact et avis du Comité d'éthique à l'appui.

Le lourd contexte de la crise sanitaire est aussi jugé peu propice par certains. La députée et présidente du RN Marine Le Pen estime "indécent" de rouvrir ce débat au moment où "nous nous battons pour sauver des vies". Les parlementaires hostiles font valoir qu'il conviendrait d'abord de mieux appliquer la loi Claeys-Leonetti actuelle, qui prévoit une sédation profonde et continue pouvant mener à la mort, mais sans euthanasie active. Cinq ans après son adoption, 26 départements français ne disposent toujours pas d'une unité de soins palliatifs, déplorent-ils.

Sur le fond, "inscrire dans la loi que donner la mort deviendrait une sorte de solution thérapeutique ultime nous choque", ont écrit des députés LR auteurs de nombreux amendements, emmenés par Xavier Breton. Ils ont un appui de poids en la personne de Jean Leonetti, co-auteur de la loi actuelle, qui voit dans l'euthanasie active une "transgression majeure". "On est dans une dépénalisation de ce que juridiquement, on appelle un homicide", a-t-il déclaré.

Françoise Hardy, Line Renaud et Michel Houellebecq

La chanteuse Françoise Hardy qui se bat contre un cancer du pharynx qui a progressivement dégradé son état de santé appelle la France à rattraper son retard sur les autres pays à ce sujet. Elle déclare à France Info : "Quand quelqu'un en arrive à avoir des souffrances insupportables et qu'il est incurable, c'est inhumain de ne pas abréger ses souffrances".

Personnellement, j'ai un peu honte que la France soit à la traîne de pays comme la Suisse, comme la Belgique, comme les Pays-Bas

"Ce n'est pas normal qu'on soit obligé d'aller dans d'autres pays et que si vraiment on est très malade et immobilisé par sa maladie, on le puisse encore moins.", dit la chanteuse.


 
 

Euthanasie: intervention de Françoise Hardy sur France Inter ce 08/04/2021

D'autres voix célèbres se sont élevées dans les deux camps: la chanteuse et comédienne Line Renaud pour appuyer "un progrès essentiel", l'écrivain Michel Houellebecq pour estimer qu'avec cette loi, la France perdrait "tout droit au respect".

Le gouvernement s'est jusqu'à présent montré prudent et peu enclin à légiférer. Il mise plutôt sur l'amélioration du système de soins palliatifs, ce qui ne résout pas la question de la fin de vie aux yeux des défenseurs d'une aide active à mourir. Emmanuel Macron n'avait pas pris d'engagement en 2017, hormis indiquer qu'il préfèrerait personnellement choisir sa fin de vie.

4000 euthanasies clandestines par an

Cinq ans après l'adoption de la loi Claeys-Leonetti,c'est aussi l'heure du bilan. L'endormissement profond jusqu'au décès prévu par ce texte permettrait chaque année 4000 euthanasies clandestines, une estimation contestée car résultant d'une extrapolation d'une étude menée en 2012 par l'Institut national d'études démographiques, comme l'explique CheckNews.

Le ministre de la Santé Olivier Véran veut mieux faire connaître la loi actuelle.

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