Éthiopie, Soudan, Egypte : le grand barrage sur le Nil Bleu fait monter la tension

La construction qui s'achève (ici, une vue du barrage en décembre) montre le gigantisme du projet.
6 images
La construction qui s'achève (ici, une vue du barrage en décembre) montre le gigantisme du projet. - © EDUARDO SOTERAS - AFP

L’Égypte a demandé vendredi au Conseil de sécurité de l’ONU d’intervenir dans le conflit qui l’oppose à l’Éthiopie. Un conflit autour du futur "Grand Barrage de la Renaissance", sur le Nil Bleu.

Ce projet de méga barrage de l’Éthiopie fait l’objet de négociations depuis neuf ans avec le Soudan et l’Égypte qui se trouvent en aval du fleuve.

Mais les négociations sont dans l’impasse et la tension monte entre ces trois États africains parce que les enjeux énergétiques, agricoles, économiques, environnementaux, géopolitiques du projet sont très importants, et parce que le temps presse.

Ce projet de barrage, qu’est-ce que c’est ?

C’est un projet gigantesque, lancé par l’Éthiopie en 2011 sur le Nil Bleu.

Il se situe ici :

Son nom, "Grand Ethiopian Renaissance Dam" témoigne de l’ambition de l’Éthiopie : ériger le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Un ouvrage-outil de renaissance, avec ses 155 mètres de haut et 1,8 km de long, et ses 16 turbines.

Avec une puissance de 6000 mégawatts, il devrait permettre de couvrir l’entièreté de la consommation d’énergie du pays (consommation qui augmente rapidement), de fournir de l’électricité à tous ses habitants, dont la moitié en est encore dépourvue.

De quoi générer aussi un excédent d’énergie à exporter, pour gonfler le budget éthiopien.

Ce barrage est un objet de fierté nationale. Il a été en partie financé par les Éthiopiens eux-mêmes, qui ont souscrit à des "obligations barrage".

Les travaux sont aujourd’hui en voie d’achèvement. L’Éthiopie veut entamer sa production électrique sur le fleuve à la fin de cette année, pour atteindre les 6000 mégawatts à la fin de l’année 2022.

Que craignent le Soudan et l’Égypte ?

Deux clichés, par satellite, suffisent à comprendre.

Cette photo par satellite laisse entrevoir à quel point un barrage en amont du Nil peut déterminer la quantité d’eau et d’alluvions qui irrigueront le Soudan et l’Égypte, les deux états en aval.

Le Nil Bleu rejoint en effet le Nil Blanc à Khartoum, au Soudan et devient ainsi le Nil, qui s’écoule ensuite du Soudan vers l’Égypte pour y rejoindre la mer. C’est le Nil Bleu qui, avec d’autres cours d’eau éthiopiens, apporte la plus grande partie des eaux du Nil : 84% en moyenne, et en période de crue jusqu’à 95%.

Le Soudan et l’Égypte craignent que l’Éthiopie ne contrôle le flux du fleuve, à leur détriment. Si le Soudan voit certains avantages à la construction de ce barrage, l'Egypte le redoute.

Le partage des eaux du Nil est un sujet très sensible pour ces États, en particulier pour l’Égypte, qui est hyperdépendante des eaux du fleuve.

Sur cette seconde photo par satellite, on le voit bien : le Nil irrigue l’Égypte. Il fournit à lui seul la quasi-totalité, 97%, de l’eau douce utilisée dans le pays. Et les besoins en eau de l’Égypte grandissent, notamment parce que la population augmente en Egypte. A 95%, elle vit sur les terres fertiles qui longent le Nil.

Le Nil a aussi une importance symbolique et historique forte, intimement lié à l’émergence de la civilisation égyptienne.

Toucher au Nil, c’est toucher au pays.

Pourquoi le ton est-il en train de monter ?

Parce que le barrage de l’Éthiopie pousse à renégocier le partage des eaux du Nil entre les États qu’il traverse.

Ce partage a été fixé par différents traités de l’époque coloniale et il a été retouché en 1959. Mais tant dans les accords coloniaux que dans cette correction de 1959, l’Égypte a toujours été premier bénéficiaire des eaux du Nil, avec une part largement supérieure à celle du Soudan.

Or les populations d’Éthiopie et du Soudan ont grandi, les villes, le développement industriel aussi. Les besoins en eau ont augmenté et ces États n’entendent plus se faire dicter une répartition anachronique des eaux, qui a été figée en grande partie à époque coloniale et qui place l’Égypte sur un piédestal.

L’Égypte, quant à elle, n’entend pas renoncer à sa part du lion et dénonce un barrage entrepris sans en avoir suffisamment étudié l'impact sur les pays et l'environnement en aval.

Ce conflit sur un nouveau "mécanisme de partage des eaux" dure depuis 2011. Pas l’ombre d’un accord, alors que les travaux du barrage s’achèvent.

L’Éthiopie a encore fait monter la tension d’un cran en annonçant récemment qu’elle ne reporterait pas la date prévue pour commencer à remplir le réservoir du barrage… ce sera en juillet prochain.

Le barrage s’achève sans accord sur le partage des eaux

Il n’y a donc pas encore d’accord sur le partage des eaux. Pas non plus sur la durée de remplissage du réservoir : l’Égypte craint qu’un remplissage trop rapide ne réduise le flux de façon problématique.

Mais l’Éthiopie refuse d’étaler à ce point le remplissage. Le réservoir a une capacité de 74 milliards de mètres cubes d’eau, et Addis-Abbeba entend en remplir déjà 18,4 milliards en deux ans.

Les enjeux et la tension sont tels qu’en novembre dernier les États-Unis et la Banque mondiale ont été appelés à parrainer les négociations. Mais la session de janvier n’a pas permis d’aboutir. Et celles de ces derniers jours, sous les yeux d’observateurs des États-Unis, de l’Union Européenne et d’Afrique du Sud n’ont pas permis non plus d’ébaucher une issue.

Les discussions se poursuivent dans une tension qui grandit à mesure que juillet approche.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK