États-Unis : que retenir de la Convention démocrate ?

Que retenir de la Convention démocrate ?
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Que retenir de la Convention démocrate ? - © OLIVIER DOULIERY - AFP

C’est une convention démocrate hors du commun qui s’est tenue cette semaine au Wisconsin Center, au centre de Milwaukee. "Je suis impressionné par la qualité de l’organisation car en principe, dans ce style de convention tout est mis en place pour communier avec le public", confie Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. Pourtant, cette année, Covid-19 oblige, l’évènement, qui rassemble chaque année 50.000 personnes et personnalités proches du parti, s’est fait de manière virtuelle. "Ici les organisateurs ont réussi à créer l’événement sans public. Un tour de force ! Une belle réussite", poursuit le spécialiste. 

Une édition virtuelle positive aussi, selon Jean-Paul Marthoz, chroniqueur au journal Le Soir et auteur de plusieurs livres sur les Etats-Unis. "On a pu se concentrer sur les paroles des intervenants. D’habitude, c’est si bruyant", précise-t-il. L’édition 2020 a rassemblé. "Elle a été très suivie, en ligne, mais aussi à la télévision américaine, explique Thomas Snégaroff, journaliste et historien, spécialiste des Etats-Unis. Tous les soirs, il y avait deux heures de prime time à la télévision", poursuit-il.

Une convention virtuelle qui collait finalement bien au discours du candidat démocrate. "On a vu une convergence entre le message que Biden veut donner, une Amérique qui n’est pas à cran, une Amérique de l’empathie et de l’altruisme et la vision de ces couples rassemblés chez eux", analyse Jean-Paul Marthoz.

Donald Trump, la cible préférée lors de cette convention

La convention a démarré lundi soir dans un studio vide. Au milieu des écrans, Eva Longoria a ouvert le bal de cette grande messe démocrate. "Tous les quatre ans, nous nous rassemblons pour réaffirmer notre démocratie. Cette année, nous sommes venus la sauver", a commencé l’actrice américaine, pointant du doigt la politique de Donald Trump. Ce n’était que le début des hostilités envers l’actuel locataire de la Maison Blanche, car toute la semaine, il en a pris pour son grade. "Ce qu’on retient surtout de cette convention, ce sont les critiques", estime Thomas Snégaroff.

Michelle Obama a dénoncé lundi le "manque total d’empathie" de Donald Trump. Deux jours plus tard, son mari, Barack Obama a tenu l’un des discours les plus marquants de cette convention démocrate. "Il joue plus que jamais le rôle de 'grand sage'", observe Serge Jaumain. "Un discours tendu, violent – sur le fond, pas sur la forme – qui a étrillé Donald Trump", estime Thomas Snégaroff. Probablement le réquisitoire le plus sévère prononcé par Barack Obama depuis quatre ans. "J’ai espéré, pour le bien de notre pays, que Donald Trump puisse montrer l’envie de prendre son rôle au sérieux, qu’il puisse ressentir le poids de la fonction", a commenté mercredi soir le 44ème président des Etats-Unis. "Mais il ne l’a jamais fait". Des mots durs et inhabituels dans la bouche d’un ancien président. Car aux Etats-Unis, il est rare que de précédents locataires de la Maison Blanche se tirent dans les pattes. "Obama a retenu les coups ces dernières années, mais cette semaine, il a lâché les chevaux et ça a été violent", analyse le journaliste et historien.

Joe Biden est sorti de l’ombre

Donald Trump, il en a été question aussi dans le discours d’acceptation de Joe Biden. Pourtant, son nom n’a jamais été cité. "Le président continue à nous dire que le virus va disparaître. Il continue à espérer un miracle", a-t-il tempêté. "Je vais lui apprendre quelque chose : il n’y aura pas de miracle", a-t-il ajouté dans son allocution d’environ 25 minutes. Loin des hésitations, bafouillages et trous de mémoires qui ont émaillé sa campagne, le candidat démocrate a proposé un discours "cohérent, dynamique, présidentiel, rassembleur", précise notre correspondante sur place, Sonia Dridi. "C’est sûrement l’un de ses meilleurs discours en près de 50 ans de politique", ajoute-t-elle. Un avis partagé par Serge Jaumain, spécialiste de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Joe Biden s’est très bien préparé, il a fait le "discours de sa vie, confirme-t-il. Comme déjà lors de la présentation de sa colistière, il a réussi à démentir toutes les craintes sur ses petites gaffes, approximations et autres erreurs."

L’agence Reuters affirme, de son côté, que cette allocution d’acceptation a permis à Joe Biden de sortir lui-même de l’ombre. Lui qui a souvent été considéré comme le gardien de l’héritage de Barack Obama, dont il était le colistier.


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Vu la situation sanitaire, c’est dans la salle de bal désertée d’un hôtel de Wilmington, dans le Delaware, sa ville de résidence, que Joe Biden a prononcé son discours. Un contexte difficile à assumer et pourtant, il aurait profité au candidat. "Cela faisait plus présidentiel", souligne Robert Shrum. "Beaucoup de gens se sont moqués de lui sur le thème 'Biden barricadé dans son sous-sol'. Il a appris comment gérer cette réalité virtuelle et ce soir, il s’en est sorti de façon magistrale", poursuit celui qui a géré la campagne présidentielle du candidat démocrate John Kerry en 2014.

Même des républicains, comme Karl Rove, ancien secrétaire général adjoint de la Maison blanche lors de la présidence de George W. Bush, ont salué "un très bon discours" de Joe Biden, jugeant sur la chaîne de télévision conservatrice Fox News que Joe Biden avait réussi à se poser en unificateur capable de rassembler le pays. "On attendait un discours fort, mais aussi humain et empathique à des années-lumière des messages de Trump et qui montre qu’il est à la hauteur des enjeux", souligne Serge Jaumain. Le professeur valide l’examen. "On pourrait dire qu’il a passé l’examen avec grande distinction", sourit-il. L’épreuve de vérité sera toutefois les débats avec Trump.

AOC a-t-elle désavoué Joe Biden ?

L’étoile montante au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez, dite AOC, figure de l’aile gauche du parti, n’a eu droit qu’à une brève intervention. Une minute à peine, mais cette minute a marqué les esprits de certains. Dans son allocution, elle a rendu hommage à la campagne de… Bernie Sanders lors de la primaire démocrate. "A une époque où des millions de personnes aux Etats-Unis cherchent des solutions systémiques profondes à nos crises d’expulsions massives, de chômage et de manque de soins de santé, dans l’esprit du peuple et par amour pour le peuple, j’appuie la nomination du sénateur du Vermont Bernard Sanders pour la présidence des Etats-Unis d’Amérique", a-t-elle affirmé.

Intrigués par ce discours, certains ont cru que la jeune élue se désolidarisait de la candidature de Joe Biden. Mais il n’en est rien. Il est de coutume de "rendre hommage" à un candidat de la primaire démocrate. Néanmoins, "il est clair qu’elle représente l’avenir et surtout l’espoir d’une partie de la gauche démocrate", analyse Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB et spécialiste des Etats-Unis. "En étant très discrète sur Biden, Alexandria Ocasio-Cortez voulait donc surtout prendre délicatement ses distances avec sa vice-présidente qui est bien moins marquée à gauche qu’elle et qui pourrait être l’une de ses futures adversaires. En d’autres termes, c’est moins l’élection de Biden qui pourrait l’inquiéter que l’avenir de Harris. AOC se positionne donc déjà comme la 'future Bernie Sanders' si je puis dire qui pourrait s’opposer à Harris, ajoute-t-il. Il est probable qu’elle tiendra le même rôle que lui lors d’une prochaine primaire démocrate… avec l’avantage d’être beaucoup plus jeune ! Elle marque ainsi, déjà, son territoire. C’est bien joué de la part d’une des politiciennes les plus prometteuses de sa génération."

Kamala Harris, loyale et rassembleuse

Impossible aussi de ne pas évoquer le discours de la colistière de Joe Biden, Kamala Harris. Mercredi, la sénatrice de Californie a aussi teinté son discours d’anti-trumpisme, indiquant que les Etats-Unis pouvaient "faire mieux" que quatre années supplémentaires avec Donald Trump. Elle a dénoncé le manque de leadership du colocataire de la Maison Blanche qui a "coûté des vies et des moyens de subsistance", lors d’un discours voulu évocateur pour des millions de femmes, de jeunes et de personnes de couleur – des électeurs sur lesquels Joe Biden compte pour battre le président sortant. "A l’heure actuelle, nous avons un président qui transforme nos tragédies en armes politiques. Joe sera un président qui transformera nos défis en buts", a-t-elle poursuivi. Un discours rassembleur vis-à-vis de la personne qui l’a choisie comme colistière. "Son discours démontre qu’elle est à la fois loyale, mais qu’elle est aussi forte car on attend d’elle qu’elle succède à Joe Biden après les éventuels quatre ans de présidence", explique Jean-Paul Marthoz.


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La force du ticket Biden-Harris a rassuré les électeurs. "On a, comme rarement dans le passé, le sentiment d’un ticket très complémentaire et qui, du coup, rassure. On comprend que Kamala Harris est en mesure de prendre les commandes à tout moment et c’est sans doute ce qu’un certain nombre d’électeurs attendaient", observe Serge Jaumain.

Cette dernière semaine, le parti démocrate s’est montré solide, bien plus que lors de la dernière élection, et uni, estime Serge Jaumain. "Le parti a mesuré toutes les conséquences de la déchirure qui a marqué le scrutin précédent quand de nombreux démocrates peu enthousiasmés par la candidature d’Hillary Clinton ont été très "tièdes" et ne se sont guère mobilisés", analyse-t-il. "C’est bien l’union contre Trump qui soude comme jamais les démocrates. La Convention a illustré cette forte volonté de serrer les rangs, poursuit le spécialiste.

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