Etats-Unis : ils vivent collés au "mur" si cher à Donald Trump, à quelques mètres du Mexique

Note de la rédaction : ce reportage a été réalisé début mars 2020, avant la mise en place de mesures de confinement liées à la pandémie de Covid-19 aux Etats-Unis.

Lorsqu’il circule long de cette immense barrière d’acier qui sépare les Etats-Unis et le Mexique, il suffit qu’il fasse un petit signe de la main en passant pour que les agents de la Border Patrol (ndlr : patrouille de protection des frontières des États-Unis) le reconnaissent tout de suite. Bill Pape vit ici, à Jacumba, petite ville californienne de 600 habitants collée au Mexique, depuis plus de 30 ans. Le "mur-frontière" fait ici partie de la ville. La barrière est omniprésente dans le paysage. Le Mexique est à seulement quelques mètres. 

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Bill Pape devant la barrière qui marque la frontière avec le Mexique à Jacumba, Californie (Etats-Unis). © Eric Destiné – RTBF

Un "mur" qui tranche le paysage

Cette portion de la palissade qui tranche les deux pays, Bill Pape la connaît aussi bien que sa propre maison. Ce passionné de randonnées est souvent en balade dans cette région désertique de l’extrême sud de la Californie. Avec des groupes de marcheurs, il a passé de très longues heures à arpenter le terrain sablonneux où se trouve la palissade. Ce jour-là, il nous emmène à bord de sa voiture 4x4 pour approcher l’endroit d’encore plus près. Car c’est au pied de la grille en métal qu’on découvre les détails impossibles à voir depuis la route qui traverse la petite ville de Jacumba. Et ce sont ces détails que Bill veut nous montrer.

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La palissade d’acier qui tranche le paysage en face de la ville de Jacumba Hot Springs, en Californie. A droite, les Etats-Unis, à gauche, le Mexique. © Eric Destiné – RTBF

"J’ai encore vu un homme qui se cachait dans les buissons"

En passant, il nous indique une marque au sol, à quelques mètres d’un jardin. "C’était la sortie d’un tunnel qui permettait de passer du Mexique vers les Etats-Unis" explique-t-il. "Il a été découvert il y a quelques mois par les agents de la "Border Patrol". Un peu plus loin, Bill s’arrête devant la palissade de métal. Il nous explique que, quelques heures auparavant encore, il s’est retrouvé en face d’une personne qui voulait tenter d’entrer aux Etats-Unis sans autorisation. "Soudainement, j’ai vu un homme qui se cachait dans les buissons. Il était juste-là, à 5 ou 6 mètres de nous, près du genévrier" raconte le sexagénaire en pointant du doigt le sol côté mexicain, de l’autre côté de la barrière.

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Au pied de la palissade d’acier, côté américain, on trouve une bande de sable. Cela permet aux patrouilles de protection des frontières de repérer les traces de pas de ceux qui parviennent à passer. © Eric Destiné – RTBF

"Pour l’instant, il n’y a plus personne mais vous pouvez encore voir une bouteille d’eau au sol et les chaussons qu’il voulait utiliser par-dessus ses chaussures pour ne pas laisser de trace dans le sable une fois passé côté américain ajoute-t-il. Quand vous sortez sur le pas de votre porte et que quelqu’un se précipite devant chez vous, dans les allées de votre jardin… vous pouvez imaginer à quoi ressemble la vie ici. La plupart de ces personnes veulent juste passer, ce sont souvent des gens bien, mais il y a toujours un élément de danger car ce sont des personnes qu’on ne connaît pas".

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Des chaussons abandonnés aux pieds de la palissade, côté mexicain. Ils sont utilisés pour ne pas laisser de trace dans le sable une fois passé côté américain. © Eric Destiné – RTBF

A Jacumba, le "mur" s’arrête net

Il faut dire qu’à l’endroit précis où nous nous trouvons, la barrière d’acier s’arrête net au moment où le relief commence à s’intensifier. Ce qui explique peut-être la volonté de certain de passer par là. L’immense mur qui semble si infranchissable devient alors un trou béant le long duquel un simple fil attaché à des morceaux de bois indique encore où se trouve la démarcation entre les Etats-Unis et le Mexique. Une vision très étonnante pour les visiteurs de passage. "En réalité, cette palissade a été conçue à la base pour arrêter les véhicules et non les individus explique Bill. Et ces fils ont ensuite été placés ici, selon moi, par ceux qui sont de l’autre côté, les Rangers mexicains, pour plutôt garder le bétail de ce côté de la palissade".

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A Jacumba, la palissade d’acier qui marque la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique laisse sa place à un simple fil attaché à des morceaux de bois. Au total, un tiers de la frontière USA-Mexique est marqué par des barrières physiques. © Eric Destiné – RTBF

Une barrière placée là dans les années 90

Cette portion de la palissade frontalière a été érigée à partir de la deuxième partie des années 90. Avant cela, il n’y avait pas de réelle barrière physique entre les deux pays à cet endroit. Les Américains et les Mexicains passaient d’ailleurs souvent la frontière pour se rendre dans les commerces de l’autre côté, en indiquant simplement leur identité aux gardes frontières présents en beaucoup moins grand nombre. La ville de Jacumbe, côté mexicain, jumelle de Jacumba, vivait d’ailleurs du commerce lié à ces passages réguliers. Mais selon Bill, les passages clandestins se sont ensuite intensifiés.

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L’entrée de la ville de Jacumba Hot Springs, Californie, Etats-Unis © Eric Destiné – RTBF

"Plus de barrières ? Ce sont les contrôles qui sont utiles"

Bill explique que, selon lui, la barrière a permis de contribuer à faire diminuer le nombre de passages clandestins vers les Etats-Unis et surtout, de stopper une partie des trafiquants de drogue ou d’êtres humains qui passaient par là, principalement en voiture. Malgré tout, il n’était pas pour une prolongation de ce "mur" d’acier. "Je ne pense pas qu’une palissade plus grande serait utile. Celle-ci joue déjà le rôle qu’elle doit jouer, c’est-à-dire arrêter les véhicules. Mais je pense que mettre plus de patrouilles de protection des frontières pourrait encore aider. Je me sens beaucoup plus en sécurité depuis que les gardes frontières sont plus nombreux. Avant, il y avait des gens qui passaient ici par centaines. Au début des années 90, il n’y avait que deux ou trois patrouilles de garde frontières. Il y en a des douzaines aujourd’hui. Et je pense qu’avec plus d’effectifs encore, ils pourraient mieux sécuriser cette frontière".

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L’endroit où la palissade métallique qui marque la frontière s’arrête, en face de la ville de Jacumba, en Californie (Etats-Unis). © Eric Destiné – RTBF

L’immigration, enjeu électoral majeur pour 2020

A quelques mois de l’élection présidentielle de novembre 2020, la question de l’immigration reste un enjeu électoral important, qui va peser dans la balance. Interrogé juste avant la mise en place des mesures de confinement liées à la pandémie de Covid-19 aux Etats-Unis, Bill Pape, lui, semblait avoir choisi son camp. "Je vais certainement voter pour Donald Trump" nous dit-il. "Je n’aime pas le personnage, mais j’aime les politiques qu’il mène et certaines choses qu’il a accomplies. Je ne suis pas d’accord avec tout, mais j’apprécie le fait qu’il essaye de sécuriser la frontière car je pense que cela fait de notre pays un endroit plus sûr. Pour moi, il nous faut une politique qui ouvre les portes au nombre de personnes dont ce pays a besoin. Et on doit avoir de la sécurité à notre frontière pour être sûr que ces personnes dont nous avons besoin arrivent dans le pays par les portes d’entrées et pas en sautant au-dessus d’une barrière. C’est mon opinion".

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Robert Carande et Nancy Cordova dans leur jardin de Jacumba (Etats-Unis) © Eric Destiné – RTBF

"Je sais qu’il y a des gens plus paranoïaques que moi"

Robert Carande et Nancy Cordova, eux, n’avaient pas du tout l’intention de voter pour Donald Trump. "Je sais qu’il y a des gens plus paranoïaques que moi qui veulent que le mur soit totalement fermé explique Robert. Mais je ne suis pas un de ceux-là. Pour moi, la seule chose à faire pour avoir un effet positif durable, c’est revoir complètement la politique migratoire".. Depuis un an, ce couple d’Américains a pourtant quitté le centre de Jacumba pour occuper une des maisons les plus particulières de la ville. Leur jardin aujourd’hui est véritablement collé au plus près de la palissade. Depuis leur terrasse, ils ont une vue imprenable aussi bien sur le Mexique que sur les Etats-Unis et les agents de la "Border Patrol" sont postés à quelques mètres à peine de leur maison. "On est bien surveillés ici" lance Robert en montrant du doigt le 4x4 blanc et vert de la patrouille de protection des frontières des États-Unis qui stationne juste au-dessus de la colline, avec une vue plongeante sur son terrain.

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Robert Carande dans son jardin de Jacumba, avec le véhicule de patrouille des agents de protection des frontières des États-Unis stationnés à quelques mètres. © Eric Destiné – RTBF

"Ils veulent trouver une vie meilleure"

C’est peut-être un élément qui joue, mais cet endroit de la frontière est particulièrement surveillé, notamment parce qu’il marque l’entrée dans la ville. En tout cas, au moment de faire son choix, le couple n’a pas hésité. "Quand nous avons visité la maison, nous ne nous sommes pas tracassés du fait qu’elle était collée si près de la frontière. En réalité je trouve que l’endroit ici est assez calme raconte Robert. Et les gens qui franchissent la palissade ne sont pas intéressés par ce qui se passe ici. Ils veulent plutôt rejoindre Los Angeles, ou le centre de la Californie pour travailler et trouver une vie meilleure".

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La palissade en métal qui marque la frontière, à hauteur du terrain de Robert Carande et Nancy Cordova. © Eric Destiné – RTBF

"Les gens passeront toujours, par-dessus ou par-dessous"

"Mon sentiment, c’est que les gens passeront toujours en dessous du mur ou ils trouveront un moyen de passer au-dessus du mur. Je ne pense pas que le mur soit la meilleure solution" explique Nancy, attablée sur sa terrasse. Elle qui a vécu deux ans au Mexique il y a quelques années se sent proche du peuple mexicain. Elle comprend mal la volonté du président américain d’ériger un mur encore plus grand et d’allonger certaines parties. "C’est vraiment vouloir mettre un mur entre nous explique-t-elle. Ce qui est bien, c’est quand vous voyez parfois les gens venir contre la palissade pour rencontrer les membres de leur famille qui sont de l’autre côté. Il y a une palissade entre les deux familles mais au moins elles peuvent encore faire cela".

 

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A gauche, les Etats-Unis, à droite, le Mexique. Cette partie de la barrière qui marque la frontière dans la région de Jacumba existe depuis la fin des années 90 et a été modernisée dans les années 2000. © Eric Destiné – RTBF

Robert partage ce sentiment mais il tempère. "Je dois avouer que la barrière, ça fonctionne. Avant il y avait entre dix et vingt personnes par jour qui tentaient de venir par ici. Maintenant, ce n’est plus qu’une ou deux personnes par semaine qui essaye (nt) de traverser. Le sentiment de sécurité est très élevé ici. Nous ne nous sommes jamais dit que c’était un endroit dangereux". Reste qu’il ne veut pas du "long, tall and powerfull wall" (ndlr : "mur long, haut et puissant") de Donald Trump. "Je pense que la meilleure chose pour le futur serait une réforme vers une politique migratoire plus compréhensive précise Robert. Il faudrait que les personnes qui ont besoin de travailler et qui veulent travailler dans notre pays puissent avoir les papiers pour le faire et venir ici".

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Susan Graham dans les rues de Jacumba Hot Springs, Californie, Etats-Unis © Eric Destiné – RTBF

"Quand j’étais enfant, la frontière était très ouverte"

Un peu plus loin, dans la ville de Jacumba, nous rencontrons Susan Graham. Elle a grandi ici et n’a jamais quitté l’endroit. "Quand j’étais enfant, la frontière était très ouverte. Il y avait beaucoup de contacts entre les deux cultures. C’était comme ça jusqu’à la fin des années 70. Ça a changé dans les années 80 et surtout 90. Maintenant c’est très différent. C’est toujours un endroit agréable à vivre même si nous sommes un peu plus confrontés aux problèmes liés à une certaine immigration". Elle ne se sent pas en insécurité pour autant mais affirme être plus attentive qu’avant quand elle croise des personnes qu’elle ne connaît pas dans les rues de Jacumba. "Il y a 70 ans, les gens qui arrivaient étaient principalement des Mexicains qui voulaient venir ici pour travailler explique-t-elle. Maintenant, ce sont plus des gens venus d’Amérique centrale qui essayent de fuir la violence qu’il y a dans leur pays. La dynamique a beaucoup changé tout au long de ces années".

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La borne qui marque la frontière officielle entre les Etats-Unis et le Mexique dans les collines près de Jaculmba, Californie, Etats-Unis. © Eric Destiné – RTBF

"J’ai peur d’avoir affaire à deux extrêmes"

Votera-t-elle républicain ou démocrate lors de la prochaine élection présidentielle ? Impossible à dire pour l’instant. "Je ne suis pas contre toutes les politiques de Donald Trump. Je pense aussi qu’il y a des choses au sein du parti républicain qui n’ont rien à voir avec Donald Trump. Je suis plutôt quelqu’un qui se positionne au milieu de la route. Et j’ai peur d’avoir affaire à deux extrêmes très opposés en novembre prochain. Je ne sais vraiment pas ce que je vais faire".

Un "mur" de plus de 1000 kilomètres qui ne date pas d’hier

La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique mesure un peu plus de 3100 kilomètres. Elle s’étend au sud de 4 Etats américains différents (la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Texas), de l’Océan Pacifique au Golfe du Mexique. Aujourd’hui, la frontière est marquée par des barrières physiques (palissade métallique, parois de ciment, fils barbelé,…) sur un peu plus de 1000 kilomètres, soit un tiers de la longueur totale de la zone frontalière. C’est le fruit de plusieurs décisions politiques qui ne datent pas d’hier.

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La palissade de métal a été renforcée à certains endroits. Jacumba, Californie, Etats-Unis © Eric Destiné – RTBF

La palissade grandit déjà depuis 30 ans

Tout a commencé en 1990, lorsque George Bush (républicain) père était président des Etats-Unis. Il décide alors de faire installer un grillage à la frontière entre San Diego (Californie, USA) et Tijuana (Basse-Californie, Mexique) pour empêcher les personnes venues du Mexique d’entrer aux Etats-Unis sans autorisation. Ensuite, c’est Bill Clinton (démocrate) qui fait construire "sa" palissade. 14 kilomètres de barrières sont érigées dans le sud de la Californie. Cela fait partie de l’opération connue sous le nom de Gatekeeper (traduisez "garder la porte") décidée et mise en place par le gouvernement américain en 1994.

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La palissade grandie depuis les années 90. © Eric Destiné – RTBF

Cette palissade métallique n’est qu’une des mesures imaginées pour tenter de dissuader ceux qui voulaient entrer aux Etats-Unis sans être en ordre de papier. Au même moment, le nombre de gardes frontières chargés de surveiller les passages illégaux est revu à la hausse et le matériel mis à leur disposition est modernisé. Ce moment clé a marqué le début de la présidence de Bill Clinton et été très médiatisé. D’après les chiffres publiés par le Service de recherche du Congrès des Etats-Unis (Congressional Research Service), les interpellations le long de la frontière au sud-ouest des USA sont passées de 480.000 en 1996 à 100.000 en 2002. Une tendance encore plus marquée dans le secteur de San Diego. Ceux qui voulaient tenter le passage clandestin de la frontière se sont déplacés vers les zones plus désertiques.

En 2006, une loi renforce encore le "mur"

En 2006, le "mur" entre les Etats-Unis et le Mexique prend encore une autre dimension. Cette année-là, au mois d’octobre, le président George W. Bush (républicain) promulgue une loi intitulée "Secure Fence Act" (traduisez "Loi sur la barrière de sécurité"). Un texte qui a été adopté par le congrès américain puisque des sénateurs démocrates ont défendu l’idée. Parmi eux, on retrouvait notamment Joe Biden (adversaire de Donald Trump dans la course à la présidentielle cette année), Hillary Clinton (adversaire de Donald Trump dans la course à la présidentielle en 2016) et Barack Obama (président des Etats-Unis de janvier 2009 à janvier 2017). "Nous avons la responsabilité de faire appliquer nos lois. Nous avons la responsabilité de sécuriser nos frontières" déclarait George W. Bush en signant le document. Dans la foulée, plus de 800 kilomètres de palissades ont été construits le long de la frontière. Ces travaux se sont terminés sous la présidence de Barack Obama.

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A Calexico, les travaux sont en cours le long de la frontière avec le Mexique. © Eric Destiné – RTBF

A Calexico, le "mur" de Donald Trump est en construction

Depuis le début de son mandat, ce que Donald Trump veut faire, c’est renforcer cette barrière et surtout l’agrandir. Exemple à Calexico, ville frontalière de 40.000 habitants à deux heures de routes à l’Est de San Diego. La ville semble coupée en deux. De l’autre côté, c’est Mexicali, une ville mexicaine de près d’un million d’habitants selon les derniers chiffres disponibles. Calexico est le nom donné à la bourgade côté américain. Ici, les ouvriers s’affairent en ce moment pour ériger des barrières métalliques deux fois plus hautes que celle précédemment installées. C’est d’ailleurs ici que l’actuel président américain était venu présenter à la presse des morceaux de "son mur" en avril 2019.

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A Calexico (Etats-Unis), les nouvelles portions de la barrière, beaucoup plus hautes, remplacent les anciennes. Dans cette rue, certaines maisons, comme celle-ci, sont collées au "mur" © Eric Destiné – RTBF

"Comparativement à la vie au Mexique, je suis très bien ici"

La physionomie de Calexico est très particulière car une des rues principale longe la frontière et certaines maisons ont été construites si près de la barrière que les jardins touchent aujourd’hui l’imposante paroi de métal. Francisco Lizalde habite dans une de ces maisons. Ce Mexicain vit aux Etats-Unis depuis plus de 15 ans car il est titulaire d’une carte de résident permanent, comme d’autres membres de sa famille. "J’ai toujours été très bien ici nous explique-t-il. J’ai travaillé ici pour gagner ma vie et j’ai pu épargner un peu. Pas beaucoup, mais comparativement à la vie au Mexique, je suis très bien ici".

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Francisco Lizalde au fond de son jardin à Calexico, Californie, Etats-Unis © Eric Destiné – RTBF

"Un mur plus grand ne sert à rien"

Au fil des années, depuis le fond du jardin communautaire, il a vu l’endroit changer. Avant il vivait en face d’une petite barrière. Il y a quelques mois, les ouvriers l’ont encore agrandie et la vue qu’il a d’ici s’apparente maintenant à une double palissade qui crée un no man’s land de plusieurs mètres entre les deux pays.

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Le jardin de la maison de Francisco Lizalde, à Calexico (Etats-Unis), est collé aux imposantes barrières qui marquent la séparation avec le Mexique. © Eric Destiné – RTBF

"Pour moi, ériger un mur plus grand ne sert à rien affirme Francisco. Les gens essayeront toujours de passer. Ça ne changera rien". Il pense malgré tout que cette nouvelle palissade freinera certains passages. Avant, il voyait parfois des personnes traverser le jardin, de jour comme de nuit, pour courir vers le rêve américain. Mais avec cette double couche d’acier, selon Francisco, cela arrive moins qu’avant.

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Derrière les jardins de Calexico, une double palissade pour séparer la ville de Calexico (Etats-Unis) de celle de Mexicali (Mexique). © Eric Destiné – RTBF

Que pense-t-il de Donald Trump et de Joe Biden ? Il préfère ne pas se prononcer. De nationalité mexicaine, Francisco est résident permanent aux Etats-Unis. Il ne pourra donc pas voter en novembre prochain.

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Les maisons de Calexico construites aux plus près de la frontière avec le Mexique. © Eric Destiné – RTBF

Les enfants traversent la frontière chaque matin pour étudier

A Calexico, il n’y a pas que les habitants qui vivent le long du "mur". Il y a aussi les élèves de cette école située à l’ombre de la palissade, à une dizaine de mètres de la frontière à vol d’oiseau. La Calexico Mission School est une école privée, donc accessible aux Mexicains qui souhaitent étudier aux Etats-Unis avec un visa étudiant. Résultat : chaque matin, peu de parents déposent directement leurs enfants devant l’école. Ils les déposent plutôt devant le poste frontière côté mexicain. Les parents attendent que des groupes se forment pour que ces enfants passent côté américain.

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La Calexico Mission School, à Calexico, Californie, Etats-Unis © Eric Destiné – RTBF

"85% de nos élèves vivent au Mexique"

"Nous avons à peu près 250 étudiants dans notre école. Et 85% de nos élèves vivent au Mexique explique Oscar Olivarria, le principal de l’école depuis 4 ans et lui-même ancien élève. Ils traversent donc la frontière chaque jour, juste pour venir l’école. Ils doivent se lever très tôt. Et c’est difficile. Il y a beaucoup de files, parfois les gens poussent,… donc ce n’est pas évident pour eux". Il reste ensuite quelques centaines de mètres à parcourir pour arriver dans la cour de l’école. Le passage peut prendre de 20 à 30 minutes pour ceux qui ont déjà la citoyenneté américaine et qui peuvent passer plus vite. Certains, par contre, peuvent parfois faire la file plus d’une heure selon le témoignage des élèves que nous rencontrons.

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Oscar Olivarria, principal de la Calexico Mission School. © Eric Destiné – RTBF

"Je me sens chanceuse d’être née aux Etats-Unis".

Si la grande majorité des enfants qui étudient dans cette école vivent au Mexique, une partie importante de ces élèves a déjà la nationalité américaine car ils sont nés aux Etats-Unis alors que leurs parents, de nationalité mexicaine, étaient sur le territoire américain, souvent dans le cadre de leur travail. "J’ai ici des opportunités que je n’aurai pas si j’étais née au Mexique nous explique Sara Lara, 13 ans, que nous rencontrons dans une des classes de l’établissement. Je pense que là-bas, j’aurai beaucoup plus de problèmes. Je me sens chanceuse d’être née aux Etats-Unis".

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Sara Lara, 13 ans, est citoyenne américaine car elle est née aux USA. Elle vit à Mexicali (Mexique) avec sa famille et passe la frontière chaque matin pour venir étudier dans une école privée de Calexico (Etats-Unis). © Eric Destiné – RTBF

"C’est triste que ces personnes ne puissent pas passer"

Cette palissade, Sara vit avec depuis sa naissance. Elle fait partie de son quotidien. Si elle l’a franchi chaque jour, c’est avant tout pour bénéficier d’un niveau d’éducation qu’elle estime meilleur qu’au Mexique. "Là-bas, on enseigne aussi l’espagnol et l’anglais dans certaines écoles mais ce n’est pas aussi bien qu’ici. D’ailleurs ici, les cours sont donnés exclusivement en anglais". Avec cette maîtrise de la langue anglaise, Sara espère construire sa vie d’adulte aux Etats-Unis. "J’aimerai devenir docteur ou enseignante ici" confie la jeune fille. Dans ce contexte-là, elle comprend la volonté de ceux qui veulent suivre le même chemin, même s’ils n’ont pas la chance d’avoir un statut qui leur permet de le faire. "Je pense que rien ne pourra les arrêter car ils veulent vraiment passer aux Etats-Unis. Et je pense que c’est triste que ces personnes ne puissent pas passer même si c’est leur volonté. C’est très dangereux pour eux de tenter de passer illégalement".

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Certains habitants de Calexico, en Californie, ont cette vue depuis leur salon. Derrière la palissade, on distingue clairement les véhicules côté mexicain. © Eric Destiné – RTBF

"C’est plus difficile pour les élèves aujourd’hui"

Oscar Olivarria, le principal de l’école, nous explique qu’avec les années, les choses ont beaucoup changé. "J’étais étudiant ici au début des années 90. Il y avait déjà une barrière mais elle était bien différente que celle que vous voyez aujourd’hui. C’était une petite barrière de deux mètres cinquante. Il n’y avait pas non plus autant de personnes qui voulaient passer la frontière. La ville était d’ailleurs beaucoup plus petite à l’époque. Et le processus pour passer d’un côté à l’autre était beaucoup plus facile. Aujourd’hui, il y a plus de monde, les politiques en matière d’immigration changent,… Je pense que c’est beaucoup plus difficile pour les élèves aujourd’hui qu’à l’époque où j’étudiais ici".

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Le drapeau des Etats-Unis flotte dans les classes de la Calexico Mission School © Eric Destiné – RTBF

"Cela est utile en termes de sécurité"

Malgré cela, il assure qu’il comprend la raison pour laquelle une barrière a été érigée à la frontière. "On voit toujours des gens qui essayent de passer la barrière. Parfois ils passent par-dessus. Parfois ils coupent littéralement la barrière. C’était déjà le cas avant et je peux vous dire que cela va continuer. Dans une certaine mesure j’ai le sentiment que cela est utile en termes de sécurité".

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Oscar Olivarria montre des endroits où la palissade métallique a été coupée et puis réparée. © Eric Destiné – RTBF

"A travers l’éducation, on essaye de jeter de ponts"

Mais il a aussi le sentiment que son rôle est de permettre à ces enfants de franchir ce "mur" s’ils le souhaitent. "Quand vous recevez une bonne éducation vous devez pouvoir traverser n’importe quel obstacle, n’importe quelle barrière explique Oscar. Et notre travail ici, c’est de doter ces enfants d’une opportunité de savoir qu’ils n’ont pas à être limités, qu’ils peuvent accomplir tout ce qu’ils veulent. On essaye vraiment de jeter des ponts entre ces deux mondes". Pour lui, apprendre la culture de l’autre est une clé. "Beaucoup des élèves qui sont ici aujourd’hui souhaitent vivre le reste de leur vie aux Etats-Unis. Nous sommes donc un pont qui va peut-être leur permettre de passer cette barrière. Ils vont aussi apprendre la culture locale ici et cela va tracer leur route pour éventuellement être en mesure de contribuer à la société ici, de ce côté de la barrière".

Quant à la prochaine échéance électorale ? Oscar Olivarria préfère ne pas se prononcer. "Notre école existe ici depuis plus de 80 ans. Nous étions là bien avant Donald Trump. Et nous serons encore là après le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche. Pour nous, peu importe qui sera dans le bureau ovale demain, nous continuerons à faire notre travail".

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Le consulat du Mexique à Calexico (Etats-Unis) © Eric Destiné – RTBF

Le "mur", un enjeu qui divise

Contrairement à ce que certains discours politiques pourraient laisser croire, la question de la gestion des flux migratoires à la frontière sud des Etats-Unis n’est pas aussi simple que construire un "big beautiful wall" à la frontière avec le Mexique. Les Américains qui vivent le long de cette barrière sont eux-mêmes très partagés sur la question. Une seule chose est certaine. Le thème de la sécurité à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique sera un enjeu électoral clair dans quelques mois, au moment où commencera le sprint final de cette course à la Maison-Blanche qui se terminera le 3 novembre 2020.

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