État islamique: derrière le mouvement terroriste, le phénomène politique

Etat islamique: derrière le mouvement terroriste, le phénomène politique
Etat islamique: derrière le mouvement terroriste, le phénomène politique - © AHMAD AL-RUBAYE - AFP

Il y a un an tout juste, la ville de Mossoul, dans le Nord de l'Irak, tombait sous le contrôle du groupe terroriste Etat islamique. Mossoul est devenue sa capitale dans le pays. Le groupe terroriste Etat islamique y a une admnistration, une police, un système judiciaire. Bref, derrière le mouvement terroriste, il y a un réel ancrage local. Cinq questions à Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak au Centre de recherche internationale de Sciences-Po (CERI).

Pour comprendre cet ancrage local, quel était le contexte dans lequel Mossoul est passée sous le contrôle de l'Etat islamique?

La prise de Mossoul a été particulièrement symbolique parce que c'est la ville sunnite d'Irak qui était le plus en porte-à-faux avec le gouvernement irakien. L'ancien premier ministre chiite Nouri Al Maliki y avait déployé l'armée et les forces de sécurité. Il y avait instauré un régime d'occupation après l'occupation en quelque sorte. L'Etat islamique s'est donc présenté à Mossoul comme libérateur. Il été accueilli à bras ouverts par une partie de la population.

Mossoul a en quelque sorte été un laboratoire pour l'Etat islamique?

Oui, c'est là qu'il a mis à l'épreuve son projet politique de restauration de califat, avec un certain nombre de ministères, la mise en place de services à la population, une population qui en manquait cruellement. En même temps, l'Etat islamique a aussi hérité des structures qui étaient restées en place puisque l'on sait qu'une partie des fonctionnaires, des administrateurs mais aussi les commerçants locaux sont passés sous le contrôle de l'Etat islamique. Il s'est donc présenté comme l'Etat de substitution à ce qui était un Etat oppressif, autoritaire et qui avait perdu toute légitimité auprès des populations sunnites.

L'Etat islamique n'est donc pas seulement un mouvement terroriste (il l'est de par ses exactions, ses attaques sanglantes et puis cette mise en scène abjecte de la violence dans ses vidéos), il faut comprendre que l'on parle d'un groupe qui est solidement implanté, qui recueille le soutien d'un certain nombre d'acteurs sur le terrain, une partie importante des tribus, de la population aussi. Ce soutien se fait par rejet du gouvernement irakien qui est dominé par les chiites et clairement adossé à l'Iran. Par rejet de l'armée et des forces de sécurité irakiennes. Rejet aussi d'un certain nombre de milices chiites qui se sont rendues coupables de violences contre les sunnites.

Aujourd'hui, un an plus tard, le soutien de la population est toujours le même? Mossoul est devenue une ville "normale"?

Non, d'un soutien quasi aveugle à l'Etat islamique en 2014, entre cette période et l'état de la ville aujourd'hui, les choses ont tout de même évolué puisque Mossoul souffre. La ville souffre d'un manque d'eau, d'électricité, alors que les djihadistes s'étaient engagés à rétablir ces services. On a un mouvement de dissidence mais qui ne peut pas s'exprimer parce que les gens risquent leurs vies. Donc c'est une ville qui est soumise à de grandes souffrances. Le problème étant que l'on n'a pas d'alternative sunnite sur le terrain, les habitants n'ont pas les moyens de se révolter, ne sont pas armés et craignent qu'une mise en échec de l'Etat islamique ne se traduise pas un après qui serait encore pire à savoir qui serait caractérisé par l'arrivée des milices, de l'armée irakienne dans ces régions qui ont été violentées par le passé.

Dans ce contexte, la solution politique qui vise à former un gouvernement d'union nationale semble illusoire?

La notion d'inclusion de la franche sunnite comme précondition d'une relance de la réconciliation et du processus politique valait il y a encore quelques années. On a une fenêtre d'opportunité en 2010 qui s'est vite refermée lorsque Nouri Al Maliki a concentré tous les pouvoirs et entraîné l'Irak vers un retour à l'autoritarisme. Aujourd'hui en 2015 parler d'inclusion des sunnites dans ce qui existe le processus politique et les instituitions, à mon avis, c'est un mirage et une vue de l'esprit. Ces sunnites rejettent le pouvoir en place et sont dans une logique qui consiste tantôt à lutter contre ce pouvoir en apportant son appui à Daesh tantôt à être prêts à prendre les armes mais dans le sens de la réalisation d'une autonomie régionale, donc on a une guerre de sécession qui est à l'oeuvre et qui laisse peu d'espoir quant à un retour des sunnites vers le pouvoir.

La stratégie militaire va quant à elle dans le bon sens?

Ça a du sens dans la mesure où on essaie de contenir l'avancée des djihadistes et d'empêcher une progression plus grande du groupe. Le fait est que ça ne fonctionne pas du fait de son ancrage local. Donc cette stratégie, elle infligera des revers militaires au groupe et empêchera la progression dans certains territoires. En revanche, des revers militaires d'un côté signifient de nouvelles offensives de l'autre de la part de l'Etat islamique. Donc ce n'est pas de toutes façons une startégie gagnante sur le long terme, il faut des relais au sol. C'est ce que disent des généraux américains disaient il y a quelques mois. Sauf que le gouvernement irakien n'a pas tenu tous ses engagements. Et puis surtout, les Etats-Unis dénoncent la faiblesse de l'armée irakienne, son infiltration par les milices et la politique du gouvernement mais ce sont les Etats-Unis n'oublions pas qui en 2003 ont démantelé l'armée et ont créé les conditions de ce chaos sécuritaire.

A. W.

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