Et si les Britanniques votaient aux Européennes contre le Brexit ?

Éric Maurice, responsable du bureau de Bruxelles de la Fondation Robert Schuman.
Éric Maurice, responsable du bureau de Bruxelles de la Fondation Robert Schuman. - © Tous droits réservés

C’est un hasard du calendrier, un sommet européen se réunit à Bruxelles pour évoquer le Brexit, et c’est aujourd’hui aussi un anniversaire : il y a 21 ans, jour pour, jour était conclu l’accord du Vendredi saint qui a permis la paix en Irlande, et plus précisément en Irlande du Nord. On a du mal à l’imaginer, mais le fait que le Royaume-Uni et l’Irlande fassent partie de l’Union européenne a joué un grand rôle pour la paix en Irlande du Nord. Le Brexit pourrait-il remettre tout cela en cause. Analyse avec Éric Maurice, responsable du bureau de Bruxelles de la Fondation Robert Schuman.

L’expert rappelle qu’il y a eu un double accord : sur le plan local en Irlande du Nord entre les différentes communautés, mais aussi un accord entre le Royaume-Uni et l’Irlande, avec l’ouverture de la frontière pour favoriser la coopération des deux côtés de la frontière entre l’Irlande du Nord, qui fait partie du Royaume-Uni, et la République d’Irlande. Et cela a été largement facilité par l’appartenance des deux États à l’Union européenne. « C’est dans l’accord du Vendredi saint, et surtout, toutes ces questions d’égalité entre les communautés, de droits de l’homme, de droits des communautés, d’égalité des chances entre catholiques et protestants qui ont été garanties par le droit européen. Et cela a été constaté à la fois par l’Union européenne et par le Royaume-Uni après le référendum sur le Brexit. Tout le monde a constaté que le droit européen était la garantie sur beaucoup de ces droits contenus dans l’accord de paix. Et tout cela pourrait être remis en cause par le Brexit. Finalement, l’accord de retrait, qui doit toujours être ratifié, garantit que le Royaume-Uni s’engage à continuer à garantir ces droits qui dépendent du droit européen. »

Faire revenir les images de la guerre civile

En cas de no deal vendredi, (la prochaine échéance), l’accord de paix sera-t-il pour autant compromis? Pour Eric Maurice, l’accord de paix soulève des inquiétudes parce qu’une de ses dimensions était la fameuse coopération nord-sud, c’est-à-dire des deux côtés de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. « Au moment du Brexit, en 2016, il y avait environ 30.000 personnes qui passaient cette frontière nord-sud tous les jours pour venir travailler ou pour les échanges économiques. Un autre exemple : vous êtes malade ou vous avez un accident de voiture d’un côté de la frontière entre la République et l’Irlande du Nord, vous pouvez être hospitalisé de l’autre côté de la frontière. Vous pouvez aussi aller à l’école de l’autre côté de la frontière. Tout ça serait remis en cause si la frontière se referme avec un no deal ou même en l’absence du fameux backstop, du fameux filet de sécurité, et surtout on retrouverait des policiers sur la frontière. Et ça, ça ferait revenir les images et les mémoires de la guerre civile, avec l’armée britannique qui était là pour contrôler la frontière, ce qui était évidemment source de tension à l’époque. »

Une certaine différenciation entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni

Le cas irlandais est un chapitre majeur du Brexit, remarque Eric Maurice : « Lorsque les négociations sur le retrait britannique se sont ouvertes, l’Union européenne a mis trois points sur lesquels il fallait absolument un accord : le droit des citoyens européens au Royaume-Uni et des citoyens britanniques en Europe, le règlement financier, c’est-à-dire l’argent que devraient payer les Britanniques pour honorer leurs engagements financiers auprès de l’Union, et la question de l’Irlande du Nord. La question de la frontière irlandaise est bien au cœur des négociations du Brexit depuis le début et est aujourd’hui au cœur de la difficulté qu’a Theresa May à ratifier cet accord au Parlement britannique, puisque les plus conservateurs de son parti et les unionistes — les plus radicaux — en Irlande du Nord sont contre cet accord, qui marque une certaine différenciation entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. »

L’Europe est prête à un no deal

Pour Éric Maurice, l’Union s’est préparée à un non-accord. Elle a pris toute une série de mesures, que ce soit pour garantir les droits des citoyens britanniques dans l’Union européenne ou pour assurer la continuité des transports aériens. Dans le même temps,

Les États membres ont aussi pris des mesures, mais tout cela est théorique. « On ne sait pas. On peut imaginer les files de camions à Douvres ou à Zeebruges, on peut imaginer les files de passagers à la gare du Midi ou à Zaventem ou dans les aéroports, mais on n’imagine pas le chaos concret que ça engendrerait. Et on sent que les Européens ont une grande réticence à prendre ce risque-là, avec toutes les conséquences économiques que ça pourrait avoir.

Sur quoi vont déboucher les négociations ?

Theresa May demande un nouveau report, apparemment accepté par le président français, et le Premier ministre Charles Michel ne semble pas y être opposé. Mais la vraie question est de savoir sur quoi cela va déboucher. « Ce que les Européens veulent éviter d’une part, c’est le no deal, qui serait dans l’intérêt de personne. Deuxièmement, c’est de prendre la responsabilité de ce no deal ; c’est aux Britanniques de prendre cette responsabilité-là. Michel Barnier, le négociateur en chef, l’a encore répété hier. Et surtout, on sent bien à Bruxelles qu’il faut donner du temps aux Britanniques pour essayer de restabiliser la situation politique et éclaircir ce qu’ils veulent. On voit bien qu’ils ne veulent pas — en tout cas au Parlement — de l’accord, mais on ne sait pas ce qu’ils veulent à la place. »

Les Européens veulent un plan, et surtout ils veulent des garanties que si le Royaume-Uni reste encore pendant quelques mois, il ne perturbera pas le travail à 27, le travail de l’Union européenne, avec notamment les négociations à venir sur le budget pluriannuel de l’Union européenne, avec les négociations sur la formation de la prochaine Commission européenne et d’autres décisions à prendre sur la zone euro, sur la défense, sur le marché unique et beaucoup d’autres sujets.

Se pose aussi la question d’un éventuel vote des Britanniques pour les élections européennes alors qu’ils n’iront pas siéger après le 30 juin ? «J’étais un peu surpris du peu de réactions quand Theresa May a commencé à dire qu’elle allait organiser des élections et qu’elle a lancé en début de semaine le processus légal pour organiser ces élections. Mais on sent que son parti conservateur est très divisé sur ce point. Le Parti travailliste, lui, voit peut-être une occasion d’affirmer son importance politique dans la préparation d’élections législatives anticipées. Les partis anti Brexit, que ce soit les nationalistes écossais ou les libéraux démocrates, eux, sont pour un vote qui marquerait l’appartenance à l’Union européenne. »

Et si les Britanniques votaient contre le Brexit ?

Une autre question à 1000 euros est la manière dont voteraient les Britanniques si des élections avaient lieu. Ils pourraient voter massivement pour les partis anti-Brexit.

Une éventualité qui, aux yeux d’Éric Maurice, devient envisageable. « Aujourd’hui, avec cette prolongation qui risque d’être longue — soit à la fin de l’année, soit mars prochain — on sent que ça pourrait peut-être être le début d’un processus de réversibilité du Brexit. Plus le temps passe, plus les Brexiters auront laissé passer l’occasion. Et plus l’opinion publique britannique sera mûre à l’idée que le Brexit n’est pas possible, C’est pour régler une question au cœur du Parti conservateur que le référendum a eu lieu, c’est à cause des divisions au sein des conservateurs que l’accord de retrait n’est pas ratifié Tout dépendra donc de ces conservateurs-là et du rapport de force qu’ils pourront continuer à avoir avec le Labour d’une part, les libéraux démocrates et toutes les forces régionales au Royaume-Uni qui sont opposées au Brexit.

 

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