Et si cette fois les Anglais quittaient vraiment l'Europe ?

Les Anglais craignent par dessus tout que le pouvoir supranational de l'Europe prenne le pas sur leur souveraineté nationale..
Les Anglais craignent par dessus tout que le pouvoir supranational de l'Europe prenne le pas sur leur souveraineté nationale.. - © Flickr/Bambi851

La dernière sortie de David Cameron sur l’annonce d’un referendum national "Pour ou contre la sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne" n’est pas une première. Régulièrement, les Anglais menacent de partir, refusent de monter dans un train (celui de l’euro par exemple) ou le retardent, quand ils ne refusent pas carrément de ratifier tel ou tel accord. Il y a donc une part de "gesticulation" dans les déclarations du Premier ministre anglais, mais sa menace a du poids. Car si les Anglais quittaient vraiment l’Europe, tout le monde serait perdant.

Les Anglais exportent environ la moitié de leurs productions vers le reste de l'Union. Le pays reçoit aussi de nombreux investissements, notamment des constructeurs automobiles, et enfin les services financiers tirent des bénéfices de leur accès simplifié au marché européen. Tout cela pourrait s’envoler si la Grande-Bretagne se contentait de redevenir simple membre du Marché unique. D’un autre côté elle n'aurait pas à participer à la PAC (Politique agricole commune) ni à la politique commune de la pêche. Une grosse économie pour le contribuable anglais qui donne actuellement 13 milliards d'euros par an à l'Europe (contre 14,5 pour l'Italie, 19 pour la France, 21 pour l'Allemagne).

Mais cette liberté aurait un coût : le plus important serait celui de ne plus pouvoir influencer la réglementation financière. Car en redevenant seulement membre du Marché unique, la Grande Bretagne ne pourrait plus peser dans la prise de décision. Dans cette hypothèse, qu’adviendrait-il de la City, premier centre financier du monde ?

Les Anglais peuvent-ils réellement se retirer ?

En théorie oui, le Traité de Lisbonne contient une clause permettant aux pays de quitter l’UE. Ce qui est normal dans un traité entre pays démocratiques : un pays ne peut être "séquestré" dans l’Union. Vivien Pertusot, du bureau bruxellois de l'Institut français des relations internationales étudie le sujet dans une étude à paraître en mars ("In Europe not ruled by Europe, though love between Britain and the EU"). Il nuance la question de la possibilité juridique du retrait : "Un pays ne peut pas sortir de façon unilatérale de l'Union, il faut un accord à l'unanimité des autres pays membres.

Mais qu’adviendrait-il si la Grande-Bretagne le faisait réellement ? D’après Philippe Moreau Defarges, chercheur à l'IFRI et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, interrogé par Atlantico.fr, cette sortie est quasi impossible tant les liens économiques et financiers avec l’Europe sont forts. La géographie est également incontournable : les Anglais ne sont proches d’aucune autre Union possible et leurs échanges avec le Commonwealth ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois.

Au niveau intérieur, ils risqueraient des dissensions renforcées avec les Écossais qui non seulement souhaitent plus d’indépendance par rapport au Royaume-Uni, mais désirent en plus rester dans l’Union Européenne. Enfin ce serait une catastrophe pour l’Europe qui selon Philippe Moreau Defarges, n’aurait plus qu’à "sombrer dans les poubelles de l’Histoire" : sa crédibilité internationale serait brisée, de même que la santé de la monnaie unique. Et un effet de contagion affecterait d’autres pays membres.

Pour Vivien Pertusot, "les investisseurs étrangers se détourneraient de la City et iraient en Asie, mais pas à Francfort. L'Europe, comme la Grande Bretagne, y perdraient. Les anglais y perdraient aussi les avantages d'être présents à Bruxelles pour influencer les politiques de sécurité internationale, mais aussi celles de lutte contre le réchauffement climatique, où ils sont très en pointe. Enfin il faut savoir qu'une cinquantaine d'accords commerciaux de libre échange ont été conclus avec divers pays du monde par l'Europe au nom de ses membres. Si les Anglais quittaient l'UE, ils devraient renégocier ces accords un à un pour la Grande-Bretagne... Et de plus ils ne feraient plus partie du marché unique. L'Europe n'y gagnerait qu'une chose : faire avancer un peu les politiques que les Anglais bloquent. Mais elle y perdrait beaucoup : la philosophie internationaliste que Londres apporte aux Européens, dont certains ont du mal à avoir un regard vers l'extérieur. Les Anglais viennent avec une sensibilité aux enjeux de compétitivité, géopolitiques, stratégiques, démographiques, qui sont trop peu pris en compte par certains pays."

Et pourtant ils ont insisté pour entrer…

À ses débuts, la "Communauté Économique du Charbon et de l’Acier" (CECA) a été fondée sans la Grande-Bretagne. Elle ne comptait que 6 pays : la France, l’Allemagne de l’Ouest, l'Italie et le Benelux. Fondée en 1951, la CECA est l’ancêtre de la CEE (Communauté Économique Européenne, fondée en 1957) puis de l’Union Européenne actuelle fondée par le traité de Maastricht en 1992.

Quand la CECA a évolué vers la CEE, suite à la signature du traité de Rome le 25 mars 1957, elle a ouvert un "marché commun". Et son succès économique durant les années 60 a attiré de nouveaux membres potentiels, dont la Grande-Bretagne. Mais son entrée a tardé à se concrétiser, car considérant la Grande-Bretagne comme un "cheval de Troie" américain dans la Communauté européenne, le général de Gaulle opposa son véto à l’entrée des Anglais dans l’Europe. Ils se feront ainsi débouter deux fois : en 1963 et en 1967. Ce n’est finalement qu’à leur troisième demande que la Grande-Bretagne et l’Irlande seront admises parmi les pays membres de la Communauté européenne, en 1973, sous la présidence de Georges Pompidou.

Euroscepticisme record

Les Anglais semblaient donc bien avoir eu de la suite dans les idées en ce qui concerne leur entrée dans l’Europe, pourtant le citoyen britannique reste le plus virulent eurosceptique de l’Union. Selon Romain Launay, auteur de Fantasmes et phobies dans le discours eurosceptique anglais, "Depuis que l’institut de sondage MORI lui pose et repose à échéances régulières la question rituelle : ‘Si vous deviez vous prononcer aujourd’hui dans un référendum sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne, comment voteriez-vous ?’, la proportion de ‘Non’ ne descend pas en dessous d’un niveau élevé : elle atteignait ainsi, en juin 2003, les 46 %. Mais, davantage que la dizaine de points d’euroscepticisme qui séparent l’Anglais du Continental moyen, ce sont les attitudes des principaux partis, d’une part, et de la presse, d’autre part, qui donnent leur marque distinctive à cette donnée de fond de la vie politique insulaire."

Dans son ouvrage "La Grande-Bretagne eurosceptique", Agnès Alexandre-Collier, enseignant-chercheur au Centre d'informatisation des données socio-politiques (CIDSP) du CNRS à Grenoble, considère que la frilosité des Anglais dépasse les arguments politiques des partis et tient davantage à la crainte partagée par l'ensemble des Britanniques que le fédéralisme européen ne conduise à l'instauration d'un pouvoir supranational, donc à l’érosion de la souveraineté de leur parlement national.

Il ne faut donc pas s’étonner si régulièrement les Britanniques agitent la menace d’un départ et d’un referendum sur ce sujet.

Un argument pour peser sur une future négociation

Cette fois encore, dans son discours de ce mercredi, David Cameron juge qu'il y a trois défis pour l'UE : la crise de la zone euro, le manque de compétitivité face à la concurrence de pays émergents et le fossé entre l'Union européenne et ses citoyens. Et il en conclut : "Si nous ne nous attaquons pas à ces défis, le danger est que l'Europe échoue et que les Britanniques dérivent vers la sortie". Puis il ajoute, soufflant le chaud et le froid : "Je ne veux pas que cela se produise. Je veux que l'Union européenne soit un succès et je veux une relation entre la Grande-Bretagne et l'UE qui nous maintienne dedans".

Il souhaite donc renégocier les relations entre le Royaume-Uni et l'UE puis consulter les Britanniques en 2017 par référendum en leur proposant un choix très simple : pour ou contre le maintien dans l'UE, sur la base du nouvel arrangement. Du moins s’il est réélu en 2015.

Mais pourquoi persister dans ce projet dont on voit toutes les impossibilités ? "Cameron n'a pas le choix", explique Vivien Pertusot. "S'il n'annonçait pas un tel referendum, il perdrait les élections à la présidence de son parti et par rebond il ne serait plus réélu Premier ministre. Il fait cela pour calmer les eurosceptiques de son parti et forcer l'Union à accepter la réforme que les Anglais souhaitent. D'ailleurs je ne serais pas étonné que tous les partis anglais viennent avec la même proposition de referendum."

Patrick Bartholomé

Et aussi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK