Espagne: la victoire en trompe-l'œil de l'indépendantisme catalan

Espagne : la victoire en trompe-l’œil de l'indépendantisme catalan
Espagne : la victoire en trompe-l’œil de l'indépendantisme catalan - © AFP

Malgré les proclamations de ses organisateurs, le référendum du 9 novembre en Catalogne ne marque guère un triomphe de la cause indépendantiste. Celui-ci passé, la classe politique espagnole incite cependant le chef du gouvernement Mariano Rajoy à davantage de souplesse.

Sans valeur légale, sans effet immédiat, sans surprise et sans incident particulier, chacun peut tirer le bilan qu'il souhaite du référendum " symbolique " sur l'indépendance de la Catalogne du 9 novembre et se déclarer vainqueur de l'épreuve de force qui l'a accompagné.

L’enthousiasme en la matière de ses initiateurs et organisateurs a visiblement influencé la tonalité dominante des réactions – dans la presse étrangère, particulièrement - concluant le plus souvent et sans grand examen au succès de la cause indépendantiste :

1/ la consultation, observe-t-on, s'est finalement déroulée malgré l'opposition de Madrid, pour qui elle représente un camouflet.
2/ Plus de deux millions d'électeurs y ont pris part.
3/ Plus de 80 % d'entre eux ont voté en faveur de l'indépendance.

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Factuellement peu discutables, ces trois constatations peuvent cependant donner lieu – et l'autre camp ne s'en prive pas – à une interprétation inverse.

1/ Sauf à poster des chars dans les rues de Barcelone et faire cerner par l'armée les 6700 points de vote encadrés par 40 000 volontaires acquis, pour la plupart, à l'option indépendantiste, on ne voit pas très bien ce que pouvait, in fine, faire le pouvoir central pour empêcher la consultation.

2/ La Generalitat de Catalogne compte 7, 5 millions d'habitants. Pour accroître la participation, les organisateurs avaient élargi le droit de vote aux étrangers (sous condition de résidence), aux expatriés et surtout aux jeunes à partir de 16 ans. Au total près de 5,4 millions d'électeurs potentiels selon les organisateurs, mais jusqu’à 6,3 millions selon d'autres calculs avancés par le camp adverse. Un peu plus de 2 millions seulement se sont déplacés dimanche, malgré l'absence de risque, les organisateurs étant menacés de poursuites mais non les votants. En comparaison, 3,6 millions de suffrages s'étaient exprimés lors des dernières élections régionales, sans vote des mineurs et des étrangers, dans un contexte émotionnel et politique moins mobilisateur. " Autrement dit, peut commenter le quotidien madrilène de droite ABC, la dernière fois que les Catalans sont allés aux urnes, ils étaient presque deux fois plus nombreux que lors de la simulation d'indépendance. " Les partis qui ont organisé la consultation " pensaient obtenir beaucoup plus ", estime pour sa part Gabriel Colome, politologue de l'Université autonome de Barcelone cité par l'AFP. " Ça veut dire que dans un hypothétique référendum en bonne et due forme, ils auraient un problème ".

3/ Sans remettre en question la véracité des résultats publiés, la dimension quasi poutinienne même de la victoire annoncée par les nationalistes (80 % pour l'indépendance) pose question, les multiples sondages antérieurs donnant, dans le meilleur des cas pour eux, une petite moitié des Catalans en sa faveur. Il faut donc que ceux-ci soient tous imaginaires ou falsifiés, mais ce serait un vaste complot ... ou plus simplement que le scrutin du 9 novembre, en mobilisant essentiellement sa partie indépendantiste, donne de l'opinion une image fort déformée en termes de pourcentages.

L’analyse du nombre de voix plaide pour la seconde hypothèse : environ 1,8 millions d’entre elles se sont prononcées dimanche dernier pour l'indépendance. C’est un peu plus que lors des dernières élections régionales (1,7 millions pour les partis nationalistes catalans). Un peu ironiquement, il se rapproche des performances avancées imprudemment par les autorités catalanes lors des dernières grandes mobilisations de rue : 1,8 millions de participants à la Diada (fête " nationale " catalane, devenue ces dernières années journée d'expression nationaliste), le 11 septembre 2014, selon la mairie de Barcelone.

Nul raz de marée ni inversion de l'opinion catalane (la seule consultée), en somme, le 9 novembre, mais une mobilisation persistante de sa partie engagée pour l'indépendance, et un test qui, ceci constaté, ne prouve finalement pas grand-chose.

La voix nationaliste s'étant, ces derniers temps, faite particulièrement sonore, elle domine aujourd’hui, permettant au président de la région Artur Mas d’affirmer sa victoire en dépit du résultat en demi-teinte. Par-delà ses communiqués triomphants, celui-ci, à l'origine nationaliste-conservateur et peu enclin à cette marche forcée à l’indépendance, demeure prisonnier de ses alliés plus radicaux en ascension (Gauche indépendantiste, notamment) et d'un mouvement qu'il feint de contrôler mais lui échappe chaque jour d’avantage.

À moins que son adversaire de Madrid Mariano Rajoy, d'un bord idéologique pas si opposé que cela et contraint, tout de même, à quelque concessions, ne lui offre sous la pression - indépendantiste mais aussi des siens - une porte de sortie négociée. " La loi à elle seule ne suffit pas pour arrêter une demande d'indépendance qui capte des adeptes chaque jour ", écrit le journal conservateur El Mundo. Ce que le chef de l’opposition socialiste Pedro Sanchez dit autrement, plaidant pour " en finir avec l’immobilisme ". " M. Rajoy doit cesser de s'appuyer sur les tribunaux pour régler une crise qui est politique, dont l'origine est politique et la solution aussi ". Les lampions du vrai-faux référendum éteints, la partie ne fait que commencer et c’est à Madrid de jouer.

Pascal Priestley/TV5

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