Equateur : comment la fin des subventions aux carburants a mis le feu aux poudres

Equateur : un pays révolté par le FMI
Equateur : un pays révolté par le FMI - © MARTIN BERNETTI - AFP

L’Equateur vit depuis une semaine une mobilisation massive contre la hausse brutale des prix des carburants. De nouveaux incidents entre les forces de l’ordre et des manifestants contre la politique d’austérité ont éclaté mardi. Le Parlement a été brièvement envahi. Le président Lenin Moreno a ordonné un couvre-feu nocturne à Quito, la capitale. Une manifestation géante est prévue mercredi. Quelle est la cause de cette grogne populaire ?

Une colère déclenchée par la hausse des carburants

Le président Lenin Moreno doit affronter une vague de protestation jamais vue depuis 2007. Sa politique de rigueur visant à réduire les dépenses publiques afin de pouvoir rembourser la dette contractée auprès des institutions internationales comme le FMI ou d’autres Etats passe mal. Une politique d’austérité en fait imposée par le Fond monétaire international. En échange d’un prêt accordé à l’Equateur, le FMI pose comme condition la suppression des subventions du carburant. Ça représente plus d’un milliard de dollars par an, répercuté sur les prix à la consommation depuis jeudi dernier. Depuis jeudi dernier, le prix du carburant a augmenté de 123%. Autant d’argent que doivent finalement, débourser les consommateurs. Or, en Equateur, le transport de marchandises se fait par la route. C’est pourquoi, le mouvement de contestation est porté par les petits producteurs, les indigènes, les syndicats et d'autres organisations civiles.

Les manifestants accusent Lenin Moreno de trahison car pour eux ces mesures d’austérité s’inscrivent dans l’orthodoxie économique libérale. Alors que Lenin Moreno a été élu il y a à peine un an, sur la base d’un programme socialiste dans la lignée de son prédécesseur et ancien allié, Rafael Correa. 

Pour Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques, Paris), il s’agit bien d’un retournement d’alliance. Christophe Ventura observe que ce type de mouvement populaire se déclenche de façon subite : "Ce sont des réactions à ce qui est considéré comme des agressions brutales du pouvoir en place". Ces mesures réduisent effectivement le pouvoir d’achat des Equatoriens, via une baisse des subventions, mais aussi une réduction des congés payés et salaires des fonctionnaires, ou en mettant fin au régime d’allègement fiscal des importations ou des sorties de capitaux du territoire. Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est bien la fin des subventions aux carburants et en particulier au diesel.

Le mouvement initié par le secteur du transport s’est vite étendu à toute la société, explique Christophe Ventura.

Pour Christophe Ventura, ces mesures s’inscrivent tout à fait dans l’orthodoxie néolibérale. "M. Moreno dit qu’il a voulu mettre fin à ces subventions pour dégager des ressources pour les redéployer sur l’éducation, la santé, etc. mais il faut savoir qu’il y a eu des précédents en Equateur, en Bolivie, en France avec les Gilets jaunes. Cette question du carburant est très sensible et produit une impopularité très forte pour ceux qui décident d’augmenter les tarifs pour les gens qui voient leur niveau de revenu stagner. C’est le cas en Equateur".

Les bases sociales et politiques du président Moreno se sont amenuisées depuis son élection, observe Christophe Ventura, ce qui l’a conduit à faire des alliances plus à droite et à passer des marchés comme ce plan avec le FMI mais aussi avec les Etats-Unis de Donald Trump qui pourront sans doute bientôt rouvrir des bases militaires sur place : "Un retournement s’est opéré".

Le subventionnement des énergies fossiles en question

Etienne de Callataÿ, Chief Economist d’Orcadia Asset Management qui a travaillé il y a plus de 20 ans au FMI, estime que la suppression d’arrêt des subventions est positive.

Pour Etienne de Callataÿ, économiste, il ne faut pas condamner cette mesure du FMI car la normalisation du prix du carburant, relève d’un calcul macro-économique. Il souligne que l’action du FMI n’est pas toujours directive en matière de suppression des subventions, sauf dans certains cas : "Il y a de circonstances dans lesquelles le FMI se permet de rentrer dans les détails, dans le cas des subventions en matière énergétique. La raison est simple. Aujourd’hui, il ne faut pas encourager la consommation d’énergie, il faut plutôt chercher à la réduire".

"Subventionner l’énergie est une source de gaspillage, de pollution et d’iniquité. Les plus démunis n’ont même pas de quoi acheter le carburant", poursuit Etienne de Callataÿ pour qui le relèvement de la fiscalité environnementale est inévitable comme on le voit avec le mouvement des Gilets jaunes ou avec le débat sur la taxe carbone.

L’économiste note aussi que les revenus générés par ces hausses de prix peuvent aussi permettre à l’Etat de mener ou de préserver des politiques sociales, sans relever la fiscalité ou créer de nouveaux impôts. Et dernier argument d’Etienne de Callataÿ : la hausse des carburants touchera plus les biens importés que ceux des producteurs locaux.

Retour de Correa ?

Depuis Bruxelles où il vite depuis qu'il a quitté le pouvoir en 2017 à l’issue de son troisième mandat, l’ancien président équatorien Rafael Correa se positionne dans l’opposition : "S’il est nécessaire que je sois candidat, je le serai".

Rafael Correa a réclamé la tenue d’une élection anticipée pour répondre à la crise à laquelle est confronté Lenin Moreno. Pour Christophe Ventura, ce scénario n’est pas à l’ordre du jour.

L’ex-dirigeant socialiste ne pouvant se présenter à un quatrième mandat présidentiel depuis une récente réforme, il a dit envisager une candidature de vice-président mais a estimé que le gouvernement de Lenin Moreno tenterait de l’en empêcher. Selon Christophe Ventura, le mouvement de Rafael Correa représente un gros tiers du paysage politique équatorien, il est donc incontournable. Mais, ajoute-t-il, on ne peut réduire le mouvement de grogne auquel on assiste aujourd’hui en Equateur aux partisans de Correa.

 

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