"Entre l'argent et la vie, la vie devient maintenant la valeur clé"

CQFD, ce qui fait débat, en mode grand entretien : 25 minutes quotidiennes avec un spécialiste, pour vous aider à mieux comprendre/vivre la crise du coronavirus, mais aussi pour vous permettre de poser VOS questions (via l’adresse mail cqfdrtbf@rtbf.be). Notre invité, ce mardi: Benoît Frydman, professeur au centre Perelmann de Philosophie du droit à l'ULB.

Rivalité accrue entre états 

L'épidémie de coronavirus a remis en question le multilatéralisme, que l'on pense à l'Union Européenne et son manque de cohésion ou au Conseil de Sécurité de l'ONU paralysé par le bras de fer que se livrent les Etats-Unis et la Chine... Pour Benoît Frydman, la crise sanitaire a d'abord exacerbé la "rivalité" entre les états. "Il n'y a pas de gouvernance globale, et la faiblesse des institutions internationales n'est que le reflet du désaccord des états", explique le philosophe.

"Dans l'Union Européenne, où il y a davantage de compétition que de coopération et où la santé n'est pas un domaine de compétence européen, on a constaté cette rivalité entre les états. Même spectacle aux Etats-Unis, où les 50 états se sont vendus des respirateurs aux enchères", poursuit-il.

L'Europe n'a pas son bilan de l'épidémie

Cette crise a aussi démontré le déficit politique de l'Europe. Benoît Frydman l'illustre par les classements mondiaux des victimes du coronavirus: "j'ai cherché vainement à savoir combien de morts l'épidémie a fait en Europe et je n'ai trouvé aucun classement. Selon l'expression, "si vous ne comptez pas, vous ne comptez pas", sans statistiques, l'Union Européenne ne joue pas dans le jeu et n'existe pas", observe le professeur de Philosophie du droit à l'ULB. 

Il ajoute que les frontières ont montré toute leur inefficacité dans cette crise: "au moment où les états ferment leurs frontières, le virus est déjà chez eux [...] Les premiers malades du covid-19 étaient déjà là bien avant que l'on ferme les frontières, dans cette pandémie globale". 

Pour autant, cette crise va-t-elle favoriser le retour à un état nation tel que prôné par une série de formations politiques identitaires? "La question, c'est quel état", répond Benoît Frydman, "la première victime du coronavirus, c'est l'état néolibéral, symbolisé par la politique de réduction des soins de santé. On veut un retour à l'état social, à l'état industriel, chaque courant politique vient avec ses idées préexistantes et donc les nationalistes aussi, mais fondé sur cette idée de frontières qui ne fonctionne pas dans le contexte d'un virus".

La liberté était le combat du 19è, l'égalité du 20è... Celui d'aujourd'hui, c'est la santé et la vie

Dans une interview accordée au journal Le Temps, André Compte-Sponville propose une lecture à contre-courant des réflexions largement partagées autour de cette crise qui a beaucoup touché nos aînés... Le philosophe français déplore qu'"on sacrifie les jeunes au détriment des personnes âgées et la liberté sur l'autel de la santé".

Benoît Frydman parle lui "basculement spectaculaire": "on a confiné la moitié de l'humanité et mis l'économie mondiale à l'arrêt, ça ne s'était jamais fait. Pourquoi? Pour sauvegarder la vie. La liberté était le grand combat du 19è siècle, l'égalité du 20è, et aujourd'hui on voit la vie, avec le combat écologique contre le réchauffement climatique, et la santé devenir la valeur dominante: un argument sur base duquel on peut imposer de grandes contraintes et de grands changements. C'est ainsi que l'on a fait primer la santé sur l'économie", conclut le philosophe. 

 

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