Enfants coincés dans une grotte en Thaïlande: "On est dans quelque chose qui est tout à fait nouveau comme type de secours"

Loran Haesen, spéléologue professionnel et directeur de spéléologie, suit de près cette opération qui a mis quand même beaucoup de temps à se préparer.
Loran Haesen, spéléologue professionnel et directeur de spéléologie, suit de près cette opération qui a mis quand même beaucoup de temps à se préparer. - © HANDOUT - AFP

On les surnomme "Les Sangliers sauvages". Avec leur entraîneur, cette équipe de jeunes footballeurs est partie explorer une grotte après l’entraînement, mais les douze joueurs et leur entraîneur se sont retrouvés piégés par la montée des eaux. C’était le 23 juin dernier, ils sont donc restés quinze jours coincés dans le noir et l’humidité. L’opération de sauvetage a pu débuter ce dimanche : quatre jeunes ont été sortis sains et saufs et l’opération devrait se poursuivre ce lundi. Loran Haesen, spéléologue professionnel et directeur de spéléologie, suit de près cette opération qui a mis quand même beaucoup de temps à se préparer.

Pourquoi cela a-t-il mis autant de temps ? C’est une opération très périlleuse ?

"C’est une opération particulièrement complexe, oui, et d’autre part, la Thaïlande n’est pas un pays réputé pour sa spéléologie. C’est une activité émergente dans ce pays, et donc l’organisation même des structures et des secours en termes de spéléologie est pratiquement inexistante."

Quelle est la principale difficulté de l’opération ? Parce qu’on dit que les enfants ne savent pas nager et qu’il y a de gros trous d’eau à passer. Ce sont les lieux qui sont très accidentés ?

"La principale difficulté est effectivement qu’une partie des galeries se retrouve complètement noyée en fonction du niveau de l’eau et en fonction des pluies comme on vient de rentrer dans une période de mousson. C’est le début, mais les pluies sont déjà importantes et le niveau de l’eau peut monter de façon assez conséquente dans la grotte. Le problème qu’on peut avoir ici est que, suivant le niveau de l’eau, on a soit quelques dizaines ou centaines de mètres qui sont inondées, soit, si le niveau est trop important, on peut avoir jusqu’à deux-trois kilomètres d’inondés. Donc ça, ça change complètement la donne pour les secouristes."

Il faut dire que les enfants et leur entraîneur sont coincés à un kilomètre de profondeur et quatre kilomètres de galeries les séparent de l’air libre. La méthode choisie a été celle de suivre les conduits de la grotte, c’est la meilleure selon vous ?

"Les autorités et les secours sur place ont continué à investiguer différentes possibilités, et ils ont finalement choisi l’option de repasser par les parties noyées parce qu’on a une fenêtre météo favorable qui a permis au niveau de l’eau de descendre, d’autant plus que les secours ont en partie pompé l’eau. Ils ont quand même emmené une quantité de pompes assez impressionnante et ils ont aussi pu aménager certaines parties de galeries pour rabaisser le niveau d’eau en descendant les seuils des siphons, pour être un peu technique, ce qui a permis de limiter au strict minimum les parties noyées et rendu l’opération un peu plus possible."

Alors, cette opération a été lancée ce dimanche et elle devrait se poursuivre ce lundi. Quinze jours que ces enfants et leur entraîneur sont coincés, comment peut-on vivre dans cet univers assez particulier ? Il fait sombre, même noir, et c’est très humide...

"Oui, c’est le noir absolu et l’humidité... Je dirais que leur premier problème a surtout été le fait de devoir jeûner pendant neuf jours parce qu’ils n’avaient pas de nourriture avec eux. L’autre problème pour pouvoir survivre au tout début de l’opération était de pouvoir boire de l’eau potable. Donc, ils ont pu avoir de l’eau de percolation, donc de l’eau qui ne vient pas de la rivière, mais qui coule le long des parois. À partir du moment où ils étaient ravitaillés en nourriture et en eau, il n’y avait plus trop de problèmes. Après, effectivement, physiologiquement parlant, ils ne risquent pas grand-chose, mais ça va être plutôt psychologique."

Oui, et aussi au niveau des mouvements de panique qui doivent certainement avoir lieu dans cet univers très confiné ?

"Oui, et puis surtout la perte de repères temporels. On perd complètement la notion du temps. D’ailleurs, si on se rappelle les toutes premières images, un des enfants a demandé : " Quel jour sommes-nous ? " Parce que quand on est plongé dans le noir total comme ça, la première chose qu’on perd, ce sont ces repères horaires. Si on n’a pas de montre, on n’a plus le cycle jour/nuit, on ne sait plus du tout où on en est."

Qu’est-ce qu’il faut faire justement pendant ces longues journées ? Qu’est-ce que vous auriez fait à leur place ? Est-ce qu’il y a quelque chose à faire au niveau de l’entraîneur ? Est-ce qu’on doit organiser des choses ? On doit tout le temps parler ? On peut dormir ?

"Oui, il faut se reposer, essayer de trouver de l’eau et puis s’occuper un peu. Ça, c’est clair. Maintenant, suivant les situations, suivant les personnalités sur place, je ne sais pas comment ils ont géré ça, mais on aura certainement des informations plus tard."

Ce sont les plus costauds qui sont partis les premiers pour, dit-on, enclencher une dynamique, montrer que le passage est possible. C’est la bonne manière de procéder, selon vous ?

"J’imagine que les autorités ont préféré faire comme ça parce qu’il fallait aussi tester la méthode. On est dans quelque chose qui est tout à fait nouveau comme type de secours, c’est vraiment unique, et donc je pense que l’idéal était effectivement de prendre les plus francs pour passer en premier et voir si la méthode fonctionnait, parce qu’il y avait encore beaucoup d’inconnues malgré tout."

En Belgique, est-ce que ce type de conduits existe ?

"Ça pourrait arriver, mais dans des proportions totalement autres. On pourrait rester coincé quelques heures derrière une galerie qui, suite à un orage important, pourrait nous bloquer, mais ça n’est plus arrivé chez nous depuis 1970. Et depuis, de toute façon, une partie des formations chez les jeunes est d’abord d’être responsable de ce qu’on fait, et être responsable, c’est s’informer sur la cavité, sur ses "dangers", mais surtout s’informer aussi sur la météo. Ça fait partie des bases."

À vous entendre, ici c’était vraiment une décision irresponsable d’aller dans cette grotte ?

"Oui, et en même temps, ils n’étaient pas spéléologues non plus. Donc, sans formation et en période de mousson, où la météo est complètement différente de chez nous... les quantités d’eau qui sont arrivées ont pu remplir des conduits gigantesques, ce qui n’est pas vraiment le cas chez nous."

Un petit conseil que vous donneriez peut-être durant cette période de vacances est de ne pas s’aventurer à la légère dans ces espaces ?

"Oui, et de se faire entourer par des gens qui sont compétents ou par des spéléologues aguerris, parce que c’est quand même un milieu qui peut présenter certaines difficultés, on le voit ici et il y en a d’autres. Mais quand on le fait accompagné, il n’y a aucun souci."

Justement, un dernier mot concernant la formation des spéléologues. Est-ce qu’on forme à ce genre de situation ?

"Ça fait partie de toute façon de la formation de base. C’est déjà comprendre le milieu et comprendre comment il fonctionne, ce qui limite fortement les risques."

Un dernier mot aussi : vous pensez que cette opération va pouvoir réussir ?

"Tout va dépendre de la météo. Si la météo reste stable, ils ont pu descendre, donc le niveau de l’eau a un niveau qui permet de repasser les points encore inondés avec les jeunes. Si la météo se maintient, l’opération est déjà en cours, ils sont déjà sur le terrain pour le moment, ça a beaucoup de chance d’arriver au succès."

Thaïlande : Premiers enfants sauvés au JT 19h30 du 08/07/2018

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK