En Turquie, mariée de force et victime de violences: "Mon mari m'a tiré 7 balles dans les bras et les jambes"

En Turquie, une récente publication du ministère des Affaires religieuses a relancé la polémique sur les mariages précoces en définissant l’âge de la puberté à 9 ans pour les filles. Des opposants y ont vu une incitation à marier des mineurs. Le ministère assure qu’il n’a jamais donné son aval aux mariages des petites filles, qu’aucune référence religieuse ne pourrait justifier. Mais les unions forcées restent un phénomène inquiétant dans le pays. Le fossé entre les lois et leur application aussi.

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Arzu, une des nombreuses victimes des mariages précoces. © Camille Lafrance

Nous rencontrons Arzu, une jeune femme qui se déplace en fauteuil roulant. Arzu n’a pas toujours été dans cette situation. Alors qu'elle n'avait que 14 ans, elle a été mariée avec un homme qui en avait 11 de plus. Après des années de violences conjugales et d'enfermement, ses tentatives de suicide et demandes de divorces sont restées vaines.

Son mari menaçait toute sa famille, jusqu’à ce jour où sa vie a basculé. Elle nous raconte cette journée : "Le jour où j’ai redemandé une dernière fois le divorce, mon mari m’a attaquée avec un fusil à pompe et m’a tiré 7 balles dans les bras et les jambes. Il m’a dit : 'Je ne te tuerai pas, tu seras handicapée et on divorcera.' Deux ans plus tard, la justice a suggéré une réconciliation, vous imaginez ! Il a été condamné à 20 ans de prison pour ça. Mais ces sanctions ne sont pas assez importantes."

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Photo d'Arzu, jeune mariée de 14 ans. © Camille Lafrance

Arzu a eu six enfants avec son mari. Ils sont sa raison de vivre avec ses neveux et sa sœur qui restent à ses cotés. Aujourd’hui Arzu en veut à toute la société complice des mariages de mineurs, dont les médecins qui l’ont faite accoucher à 15 ans. En Turquie, l'âge légal des mariages est de 18 ans. Il peut passer à 17 ans si c’est la volonté des fiancés et à 16 avec dérogation spéciale sur décision de justice.

Les associations peinent à obtenir des chiffres fiables sur les mariages précoces car les familles hors la loi se protègent, comme nous le confirme Sureyya Turan, la présidente de l’association des femmes avocates. "On compte un mariage précoce sur 4 dans le pays et jusqu’à 1 sur 3 dans certaines régions. Pourquoi ? Par manque d’éducation ou à cause de problèmes de pauvreté. C’est la structure de la société qui doit être transformée. Le ministère de la Famille et des Affaires sociales et l’Etat essayent d’endiguer le problème. Nous essayons aussi de transformer la société avec des campagnes de communication. Mais ça ne suffit pas."

Il existe des foyers d'accueil fondés par l'Etat ou des associations pour les femmes et mineurs fuyant toutes sortes de violences mais leur nombre est insuffisant. Bien souvent les coupables tentent d'étouffer l'affaire, comme l'explique Fidan Ataselim, secrétaire de la plateforme "Mettre fin aux féminicides". "Certains essayent d’étouffer les actions en justice en parlant à tort de consentement de l’enfant. Pour ouvrir des procès il faut que l’enfant lui-même porte plainte et c’est difficile. Il faut qu’ils se sentent assez forts. Si l’Etat et l’opinion publique pouvaient assurer ce sentiment de sécurité aux mineurs victimes de mariages forcés, alors ils se sentiraient davantage soutenus."

 

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