En Tunisie, après 100 jours, une présidence encore en pointillé

Le président tunisien Kais Saied rencontre le Premier ministre tunisien désigné Elyes Fakhfakh, chargé de former un gouvernement, au palais présidentiel de Carthage, à l'est de Tunis le 20 janvier 2020
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Le président tunisien Kais Saied rencontre le Premier ministre tunisien désigné Elyes Fakhfakh, chargé de former un gouvernement, au palais présidentiel de Carthage, à l'est de Tunis le 20 janvier 2020 - © SLIM ABID

Kais Saied, un néophyte qui atteint les 100 jours à la tête de la jeune démocratie tunisienne, s'est retrouvé au centre du jeu politique, mais doit encore imprimer sa marque, en l'absence d'un gouvernement en fonctions.

M. Saied, 61 ans, qui avait jusque-là quasiment fermé les portes du palais de Carthage à la presse, doit répondre jeudi soir en direct aux questions de journalistes, une première depuis sa prestation de serment le 23 octobre.

Après avoir fait campagne sans réel programme, sur le grand principe d'une décentralisation du pouvoir, d'un soutien à la jeunesse, capitalisant sur le rejet de la classe politique post-révolution, le nouveau chef d’État s'est peu exprimé sur ses intentions.

Il a axé sa communication sur les thèmes socio-économiques, qui lui sont chers, plus que sur la défense et la politique étrangères, domaines relevant pourtant des prérogatives présidentielles.

Il a certes reçu des responsables étrangers de tous bords au sujet du conflit en Libye voisine — dont le président turc Recep Tayyip Erdogan. Mais il a aussi invité à Carthage des diplômés chômeurs, des martyrs de la révolution de 2011 et autre laissés-pour-compte de l'intérieur du pays.

"Machine au ralenti"

S'il les a assurés de son soutien, ces rencontres n'ont pas été suivies de mesures concrètes, Kais Saied héritant du surnom teinté d'ironie de "président des câlins". "On n'a pas encore d'idée précise de sa stratégie: il n'y a pas encore de gouvernement, donc la machine de l’État est au ralenti," indique à l'AFP le politologue, Youssef Cherif.

L'absence de mise en œuvre d'un quelconque programme incombe en effet en premier lieu à une situation politique confuse, dans le sillage de législatives d'octobre qui n'ont vu aucun parti en mesure d'imposer une majorité, et un éclatement inédit de l'hémicycle, avec une vingtaine de formations représentées au Parlement.

Après l'échec début janvier d'un premier gouvernement à obtenir la confiance, M. Saied s'est vu confier la tâche de nommer un nouveau Premier ministre, une situation qui lui a permis d'"imposer son jeu", fait valoir M. Chérif.

Président sans parti et très critique du système parlementaire partisan, M. Saied a notamment exigé des formations politiques qu'elles communiquent des propositions écrites, avant de choisir comme chef du gouvernement un économiste centriste, Elyes Fakhfakh.

Fruit d'un compromis, ce choix a néanmoins fait fi des préférences des deux principaux partis, les islamistes d'Ennahdha et la formation Qalb Tounes du magnat des médias Nabil Karoui.

M. Fakhfakh, très largement battu lors des élections, a lui-même reconnu ne devoir sa légitimité qu'à M. Saied.

Dans une déclaration imprégnée de lyrisme, le président a confié au futur Premier ministre, qui dispose encore d'une quinzaine de jours pour arracher une majorité au Parlement, de "considérer la souffrance silencieuse des chômeurs et des pauvres".

C'est la priorité exprimée par tous: relancer une économie qui n'a connu que 1,4% de croissance en 2019, et ne parvient pas à réduire un chômage dépassant les 15%, alors que l'inflation s'est stabilisée à plus de 6,5%.

Et si les députés rejetaient l'équipe constituée par M. Fakhfakh, le président aurait alors une autre carte en main: la possibilité de dissoudre l'Assemblée à partir du 15 mars.

"Souverainisme"

Sur la politique extérieure, il semble aussi délicat de déterminer une "doctrine Saied".

"On commence à voir un certain souverainisme", affirme Youssef Cherif, en citant le refus ferme opposé au président turc de suivre la ligne d'Ankara sur le dossier libyen, ou encore le rejet d'une invitation allemande jugée trop tardive à une conférence sur ce conflit mi-janvier.

Assurant attendre qu'un cabinet soit en place, il n'a honoré aucune invitation à l'étranger, à l'exception d'Oman. La première visite officielle est prévue à Alger dimanche.

Si son souverainisme est dans la lignée de sa campagne, l'absence de la Tunisie à la conférence de Berlin sur la Libye n'a pas fait l'unanimité. Certains ont apprécié ce coup de poing sur la table, mais d'autres ont critiqué une fierté mal placée.

Autre mesure forte ayant déclenché un débat: l'accueil solennel qu'il a réservé à des orphelins rapatriés de Libye, où leurs parents avaient rejoint des organisations jihadistes, contrastant avec la réticence affichée jusque-là par Tunis sur ce dossier très sensible.

Les ONG réclamaient ces rapatriements de longue date, mais des critiques ont fusé sur cet égard présidentiel.

Ces polémiques sont néanmoins reléguées au second plan par les passes d'armes au Parlement sur le gouvernement.

"Tous les partis creusent leur tombes, sauf lui", analyse le chercheur Michael Ayari, de l'International Crisis Group (ICG). "Kais Saied est un nouveau phénomène", et "beaucoup de gens attendent un homme fort". "Mais il faut encore qu'il se révèle", ajoute-t-il.

Fête à Tunis après la victoire de Kais Saied à la présidentielle

Archives : VEWS du 14/10/2019

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