En Thaïlande, la jeunesse défie le pouvoir face aux inégalités d’une société accusée de favoriser l’élite du royaume

Le bras levé, trois doigts dressés vers le ciel. Ce geste inspiré par le film "Hunger Games" est devenu un symbole de résistance en Thaïlande. Adopté par les opposants à la junte après le coup d’Etat de 2014, il connaît un regain de popularité cet été.

Le 18 juillet dernier, des centaines de manifestants pro démocratie marchaient vers le Parlement. Jamais en six ans, Bangkok n’avait connu une telle mobilisation contre le régime en place.

Depuis, la contestation n’a cessé de grandir. Dans de nombreuses universités du pays, ils sont presque tous les jours des milliers à défier le pouvoir. Ce lundi encore, environ 4000 protestataires appelaient à la démission du gouvernement. "C’est le moment de faire entendre notre voix au gouvernement, de lui dire qu’on en a assez", clamait un manifestant.

L’armée et la monarchie en ligne de mire

Bien sûr, la pandémie est passée par là. Le coup d’arrêt infligé au tourisme et aux exportations a mis des milliers de personnes au chômage, et a surtout frappé les classes moyennes et laborieuses. Mais la crise du Covid n’a fait qu’exacerber un ras-le-bol déjà bien ancré chez la jeune génération, face aux inégalités d'une société accusée de favoriser l'élite du royaume.

Bien loin de son image de carte postale, la Thaïlande est en effet un des pays les plus inégalitaires au monde : un pays où les militaires et la monarchie demeurent des acteurs très puissants de la vie politique. Le Premier ministre, Prayuth Chan-ocha, est un ancien chef de l’armée. C’est lui qui a orchestré un coup d’État militaire en 2014. Deux autres chefs d’armée à la retraite font partie de son cabinet. Et ce sont les généraux qui ont rédigé la dernière constitution du pays en 2017, pour s’assurer que l’armée conserve un pouvoir significatif même après la tenue des élections.

Les manifestants réclament donc la démission du gouvernement, la dissolution du parlement et la rédaction d’une nouvelle constitution. Ils appellent également à la fin des poursuites et des mesures arbitraires à l’encontre des opposants au gouvernement.

"Nous voulons une vraie démocratie”, explique un manifestant. "Une démocratie où il est possible de critiquer et d’évaluer un leader". Un autre déclare : "Je ne sais pas à quoi ressemblera l'avenir, mais je sais qu'il nous sera difficile d'obtenir nos revendications, car le gouvernement utilise son pouvoir à tort et enlève des personnes ayant des opinions politiques différentes. Ce sera difficile, mais je soutiens tout le monde ici."

Contre la loi de lèse-majesté

2 images
Le roi Maha Vajiralongkorn lors de son couronnement le 6 mai 2019 © Jewel SAMAD / AFP

Mais les manifestants s’engagent également sur un autre terrain particulièrement sensible. Ils réclament l’abolition de la loi de lèse-majesté. Cette loi prévoit une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison pour quiconque diffame la famille royale.

Aujourd’hui, cette loi protège notamment le puissant et richissime roi Maha Vajiralongkorn, surnommé Rama X. Connu pour ses frasques et sa vie dissolue, le roi passe le plus clair de son temps en Allemagne. Alors que son père, le roi Bhumibol Adulyadej, était très apprécié du peuple thaïlandais, Rama X (qui en 2016, défrayait la chronique en apparaissant vêtu d’un débardeur et le corps couvert de tatouages) est beaucoup plus critiqué. Depuis son accession au trône, il s’est octroyé de plus en plus de pouvoir. Notamment en s’assurant un accès direct à la fortune de la Couronne (entre 30 et 60 milliards de dollars).

Une contestation risquée

Jusqu’à présent, les manifestations contre le système en place se sont déroulées dans le calme. Le 7 août, la police thaïlandaise arrêtait deux des militants les plus emblématiques du mouvement. Ils étaient finalement libérés sous caution.

Mais selon les étudiants, des partisans du gouvernement chercheraient la confrontation en vue d’une nouvelle intervention militaire. Ce lundi, l’activiste Nick Thanawit, de l’université de Maha Sarakham, affirmait dans un discours : "Ils ont organisé une contre-manifestation aujourd’hui pour créer des conditions qui pourraient nous mener à un autre coup d’État".

Le climat est de plus en plus tendu, mais le mouvement ne faiblit pas, et beaucoup de manifestants se disent prêts à courir le risque, comme ce manifestant ce lundi à Bangkok: "Je pense que si j'ai encore peur, le pays restera le même. Si nous voulons du changement, nous devons commencer à faire quelque chose même si nous avons peur, mais le changement vaudra notre sacrifice."

Sujet dans notre journal télévisé de ce mardi 11 août

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK