En rue ou à la maison, les Égyptiennes restent des proies trop faciles

"Liberté et justice pour les femmes et les hommes", dit la pancarte brandie par une militante égyptienne en 2012. Les violences contre les femmes restent souvent impunies en Égypte.
"Liberté et justice pour les femmes et les hommes", dit la pancarte brandie par une militante égyptienne en 2012. Les violences contre les femmes restent souvent impunies en Égypte. - © AHMED MAHMUD - BELGAIMAGE

Les violences envers les femmes et les jeunes filles restent un phénomène très inquiétant en Égypte. Quatre ans après la révolution, le retour à un régime autoritaire n'a pas amélioré la situation: le harcèlement en rue et les violences domestiques restent monnaie courante. Amnesty International publie un rapport qui pointe les manquements des autorités en la matière.

La révolution égyptienne de 2011 a fait apparaître un phénomène peu connu jusque là: les violences faites aux femmes. L'emblématique place Tahrir fut le théâtre d'agressions contre des femmes, agressions qui ont parfois été filmées et diffusées par les médias. Les langues se sont déliées. Les Égyptiennes ont commencé à raconter le harcèlement qu'elles subissent en rue, dans les transports en commun et même à la maison.

Hassiba Hadj Sahraoui a étudié de près le phénomène. Elle a rédigé pour Amnesty international un rapport sur la question. "Le problème est très profond, dit-elle, dans la mesure où les femmes égyptiennes sont victimes de violences tant au sein de la famille que dans l'espace public. On voit aussi beaucoup de femmes activistes actuellement en prison pour avoir des points de vue contraires à celui de l’État et la violence continue dans les prisons."

Plus de 99 % des femmes et des jeunes filles interrogées en 2013 ont déclaré avoir subi une forme de harcèlement sexuel.  D'où vient cette généralisation des comportements agressifs envers les femmes? "La loi cautionne dans une certaine mesure la violence contre les femmes, explique Hassiba Hadj Sahraoui. Il y a aussi une situation de violence politique : les différents leaders l'ont utilisée pour dénigrer leurs adversaires. La partie la plus visible, ce sont les agressions sexuelles sur la place Tahrir. Comment expliquer qu'en une soirée il puisse y avoir près de cent attaques contre des femmes, sans que les forces de sécurité n'interviennent? La carence des autorités s'est prolongée ensuite: sur les quelques femmes qui ont eu le courage de porter plainte, très peu de cas ont abouti. Le système judiciaire est biaisé contre les femmes. Elles sont découragées lorsqu'elles veulent aller en justice. Ces facteurs peuvent expliquer cette violence généralisée et quasi systématique."

Hypocrisie des autorités

Il y aurait donc une grande hypocrisie des autorités en place qui officiellement s'émeuvent du phénomène, mais qui ne font pas grand chose pour le juguler, voire l'instrumentalise. "La réponse des autorités est pathétique, accuse Hassiba Hadj Sahraoui. Les promesses faites lorsque des incidents attirent l’attention de l'opinion publique ne sont pas suivies de mesures concrètes. Le président Sissi, après de nombreux cas d'attaques contre des femmes sur la place Tahrir lors de son investiture, avait fait un discours qui allait dans la bonne direction. Il s'était rendu au chevet d'une des femmes qui avaient été agressée. Mais depuis, rien ne s'est produit. Les autorités se sont cachées derrière l'absence de parlement pour ne pas adopter de mesure. Les réactions, comme des condamnations ou l'établissement d'une cellule au sein d'un ministère, sont destinées à calmer l'opinion publique. Mais pour l'instant, la lutte contre les islamistes et l'économie sont les priorités, et absolument pas les femmes."

De plus, la police et la justice ne se montrent absolument pas à la hauteur du problème. Premier constat de Hassiba Hadj Sahraoui: "les forces de sécurité ne comptent pratiquement pas de femmes. Or, il est important qu'une femme victime puisse porter plainte en confiance. Il y a seulement 30 femmes magistrates, qui avaient été nommées sous Moubarak. On voit très peu de condamnations. En 2014, un cas de mutilation génitale d'une petite fille avait été jusqu'aux tribunaux. Le docteur qui avait pratiqué cette mutilation a finalement été acquitté. D'une part, les autorités n'adoptent pas les lois nécessaires et, d'autre part, le système judiciaire ne répond pas aux attentes. Cela créée une situation dans laquelle la violence faite aux femmes est encouragée."

Des mentalités à changer

La lutte contre les violences domestiques est sans doute la plus délicate à mettre en place. Or, "certaines institutions vont encourager la réconciliation familiale plutôt que soutenir une femme dans sa démarche lorsqu'elle porte plainte. La preuve incombe à la femme. Certaines lois cautionnent cette violence. Pour tout le territoire égyptien, il n'y a que huit foyers pour femmes battues. C'est largement insuffisant pour une population de 80 millions d'habitants."

Pour contrer les violences infra-familiales, il y a une mentalité à changer chez les hommes. Mais pour Hassiba Hadj Sahraoui, la mentalité des femmes doit également évoluer. "Les femmes sont aussi responsables, lorsqu'elles ont le sentiment qu'elles méritent cette violence. Ce sentiment que, quand vous êtes agressée ou victime de harcèlement sexuel, c'est aussi votre faute. Mais le droit, la loi sont là pour protéger et pas pour davantage opprimer. La loi doit être changée et les institutions doivent aider les femmes dans leurs démarches. Dans le contexte patriarcale de l'Egypte, lorsqu'une femme a le courage de porter plainte, l'obstacle ce n'est pas uniquement sa famille, ce sont aussi les institutions qui vont la décourager, qui ne vont pas la croire. Et c'est cela que les autorités ont l'obligation de changer."

Daniel Fontaine

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