"En même pas une heure, plus de charpente et de toitures en plomb, c'est une catastrophe terrible!"

Revenons sur ce drame qui s'est joué hier au cœur de la capitale française : la cathédrale Notre-Dame en flammes. François Blary, professeur d'histoire de l'art et d'archéologie du Moyen-Âge à l'ULB, est en ce moment à Paris. Notre-Dame, il la connaît par cœur, y a travaillé et même effectué des fouilles. 

"Que dire ? Une sidération, c'est le minimum que l'on puisse dire. C'est une catastrophe terrible qui n'est malheureusement pas encore totalement évaluée. C'est bien évidemment un ensemble extrêmement fragilisé et les mots parfois peuvent manquer ; c'est un constat amer qu'une cathédrale, non pas disparaisse totalement, mais prenne feu si vite. C'est terrible ! Le paradoxe est que ce sont probablement des restaurations qui ont causé l'accident au sein de cette charpente et ont entraîné un brasier. En même pas une heure, déjà plus rien ne restait de toute la charpente, de ses toitures en plomb. C'est une catastrophe terrible !"

Le comble c'est qu'elle a résisté notamment à deux guerres mondiales, même si sa flèche avait déjà connu au cours de l'histoire des malheurs par le passé.

"Les flèches ont une sorte de tradition terrible de toujours mettre plus en péril les ouvrages. Celle-ci, haute de 95 mètres, a été réalisée par Viollet-le-Duc, qui est son œuvre du XIXe siècle, et a été construite entre 1844 et 1864. Elle a connu un ensemble de restaurations permanentes et d'entretien pour la partie médiévale. C'est la grande difficulté de devoir intervenir sur des monuments historiques de cette importance, on n'est jamais à la merci d'une erreur humaine."

La forêt

Il y avait aussi cette charpente qu'on appelle "la forêt" tellement elle était composée de chêne qui avait servi à l'époque, avec des parties qui dataient même de l'époque de sa construction. C'est finalement une des choses qui marquent le plus aujourd'hui quand on écoute les journaux, quand on voit les médias, c'est cette charpente de plus de 800 ans qui est tout simplement partie en fumée.

"C'est un ensemble architectural pour l'essentiel du XIIIe siècle, même si une grande partie avait pu être reprise ici et là, et en particulier à l'emplacement de la flèche, et c'est surtout quelque chose de terrible. Il suffirait de transcrire avec quelques chiffres pour que vos auditeurs comprennent : c'est l'équivalent d'une forêt d'une trentaine d'hectares qui est partie en fumée, c'est un incendie de forêt en pleine ville. Et au-dessus, la toiture, qui était constituée de dalles de plomb, représentait à peu près 200-220 tonnes — il est toujours difficile de faire une évaluation précise en termes chiffrés. Ça donne une importance absolument terrible à l'ampleur du désastre. Les restaurations étaient prévues pour une somme toujours évaluée, parce qu'on sait quand les travaux commencent et on sait qu'il y a toujours des découvertes, mais on était quand même sur une enveloppe de pas moins de 150 millions d'euros. Là je n'ose même pas m'avancer sur un tel chiffre."

Réactions mondiales

"C'est un lieu de culte, certes, mais c'est surtout un chef-d'œuvre de l'art médiéval qui disparaît d'une certaine manière, même si on restaure. Il vaut toujours mieux conserver les originaux. C'est toute la difficulté. À l'intérieur de l'ouvrage, il y a ce qu'on appelle le trésor, donc des œuvres inestimables pour certains, et pour d'autres c'est toute une série d'éléments importants, des expressions artistiques de différentes périodes. Il n'y a pas que le Moyen-Âge, il y a évidemment d'autres périodes, le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle avaient également apporté leur pierre à l'édifice. Mais la structure est désormais très fragilisée, c'est du calcaire pour la construction de tout l'ouvrage, même si cette architecture (inaudible) associe des éléments métalliques et toute une série d'innovations comprises entre le XIIe et le XIVe siècle, la structure est désormais très fragile. L'incendie est peut-être maîtrisé, comme le disent les spécialistes, mais c'est maintenant quelque chose qui est à mesurer sur l'ampleur d'un ouvrage qui fait plus de 100 mètres de long, avec une élévation de 45-48 mètres pour les parties de pierre qui composent la nef, le chœur et le transept, et les deux tours ont été également touchées, donc il est encore difficile de faire une estimation ; je n'ose même pas le faire à chaud. Mais c'est quand même un ouvrage emblématique qui dépasse largement la dimension religieuse de la fonction de l'édifice initial, c'est aussi un chef-d'œuvre apprécié à l'échelle mondiale, patrimoine mondial de l'UNESCO..., c'est plein de qualificatifs."

C'est aussi un lieu qui a connu des événements majeurs. On pense beaucoup à Victor Hugo quand on évoque Notre-Dame, et aussi une histoire plus proche des présidents français, l'histoire de personnages comme De Gaulle ou lors des obsèques de Mitterrand. Des histoires se sont jouées par là, dans ce lieu certes catholique, mais qui a été certaines fois "laïcisé" de par l'histoire.

"C'est un lieu historique dans le vrai sens du terme, c'est-à-dire qu'on a tellement l'habitude de le côtoyer quand on est à Paris, c'est un élément emblématique, mais c'est aussi un lieu chargé d'histoire. Il faut imaginer que c'est un lieu qui a failli disparaître à la Révolution française. La Révolution française a martelé les sculptures, a détruit un certain nombre de représentations, qui étaient plus du symbole politique que l'on croyait à l'époque, notamment des représentations des rois de France dans la galerie. Ça a aussi été une terre d'enjeux. Victor Hugo, quand il a écrit son œuvre en 1831 sur Notre-Dame de Paris, l'ouvrage était en très piteux état, et c'est aussi grâce à cette implication de ce grand littéraire que des dizaines d'années après, à partir de 1845, les restaurations sont commandées à Viollet-le-Duc pour remettre en état cet immense vaisseau de pierre. Et comme on le voit, la partie la plus fragile reste toujours la partie couverture, qu'on a tendance à oublier, qu'on a tendance à masquer puisqu'elle n'était pas visible de l'extérieur. Cette forêt est un élément extrêmement intéressant, qui est maintenant réduit à rien. Des arbres d'une telle dimension, c'est quasiment impossible à retrouver".

Reconstruire

Comment peut-on reconstruire aujourd'hui, non seulement cette fameuse charpente qu'on appelle la forêt, mais surtout ces dentelles de calcaire, notamment ces sculptures ? A-t-on aujourd'hui les artisans et le savoir-faire qu'il y avait à l'époque pour recréer et reconstruire — même si ce ne sera effectivement pas l'original — ces parties qui ont été détruites hier ?

"Le savoir-faire est encore partagé, il est connu pour certaines corporations d'artisans — on pense à toute une série d'artisans de très haut vol — mais sur un tel chantier, il faut envisager non pas une reconstruction..., je n'en sais rien. Mais on pense aussi à la cathédrale de Reims qui, en 1915, a également brûlé par l'incendie des échafaudages qui étaient en bois en 1915 et qui ont pris feu, entraînant la destruction irrémédiable de l'édifice. Elle a été reconstruite, mais elle a été reconstruite avec des méthodes du XXe siècle — béton armé, etc. Certes, l'enveloppe est conservée, l'émotion est encore partagée, mais il suffit de se rendre à Reims pour envisager la restauration de Notre-Dame de Paris. Pour le touriste, pour l'amateur d'art, l'enveloppe est parfaitement compréhensible, mais les restaurations ont été faites avec d'autres méthodes, pas celles de la construction de l'édifice au XIIIe siècle".

 

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