En Irak, les politiciens s'accrochent à leurs privilèges et restent sourds aux manifestants

Depuis plus d'un mois, l'Irak fait face à sa plus grave crise sociale.
Depuis plus d'un mois, l'Irak fait face à sa plus grave crise sociale. - © HAIDAR HAMDANI - AFP

Face à la plus grave crise sociale de l’Irak post-Saddam Hussein, les partis politiques refusent de réformer ou changer la face du pouvoir car ils y perdraient gros, politiquement et surtout économiquement, expliquent experts et politiciens.

Pour tenter de calmer le mouvement de contestation qui s’insurge contre la corruption et l’incompétence de dirigeants accusés par les manifestants d’être loyaux au grand voisin iranien, le Premier ministre Adel Abdel Mahdi a promis réformes et remaniement gouvernemental.

Coulisses et tractations

Mais si officiellement, tous se disent prêts à réformer, en coulisse, les politiciens négocient leur soutien au pouvoir en place, affirment plusieurs cadres politiques à l’AFP.

A la clé : des postes dans la fonction publique ou des investissements dans des contrats publics.

Une liste des noms des directeurs généraux et des chefs de cabinet des ministères – tout juste ratifiée par le gouvernement et qui a fuité – comprend ainsi plusieurs proches des deux grands alliés d’Adel Abdel Mahdi, le chef des paramilitaires pro-Iran Hadi al-Ameri et le versatile leader chiite Moqtada Sadr.

En fait, résume à l’AFP un haut responsable gouvernemental, "ils continuent à se partager le gâteau, comme ils l’ont toujours fait".

Postes "achetés"

Depuis 2003, indique Ali al-Mawlawi de la London School of Economics, le nombre de fonctionnaires a ainsi été multiplié par trois et leurs paies… par neuf !

Le montant de ces salaires atteint désormais 36 milliards de dollars – un tiers du budget 2019, le plus important voté dans l’Irak post-Saddam et qui repose quasi-entièrement sur les revenus du pétrole.

Un ministère est alloué à un parti politique qui revend le portefeuille au plus offrant

Et ce chiffre augmentera en 2020 car, face aux manifestants qui dénoncent un chômage galopant, le gouvernement a créé des milliers de nouveaux postes de fonctionnaires. Beaucoup de noms, affirment des observateurs, sont ceux de familles ou de tribus de responsables gouvernementaux.

Et si ces postes sont parfois "achetés" tant ils peuvent rapporter en pots-de-vin, le remaniement annoncé par le Premier Abdel Mahdi a déjà fait monter les enchères pour les postes de ministres, assure le responsable gouvernemental.

"Un ministère est alloué à un parti politique qui revend le portefeuille au plus offrant", explique-t-il, assurant qu’une transaction de ce type a déjà eu lieu par le passé pour 20 millions de dollars.

Un candidat ayant payé autant pour être investi devra ensuite rentrer dans ses frais en empochant des pots-de-vin.

Et tous se tiennent dans un pays où, explique le chercheur Harith Hasan, "la formule de gouvernance ethno-confessionnelle a réparti le pouvoir et les ressources entre plusieurs acteurs" qui ont profité de "la faiblesse des institutions pour disputer impunément à l’État son autorité".

En Irak, toutes les confessions et ethnies sont représentées dans la coalition gouvernementale, sans que cela reflète forcément leur poids au Parlement.

Dans un tel système, les partis "refusent de quitter le cabinet car ils perdraient leurs gains", confirme un haut cadre d’un parti au pouvoir.

Après avoir tant gagné, ces acteurs "ne peuvent accepter que des changements cosmétiques", déjà rejetés en bloc par la rue, poursuit le chercheur.

Famille et clientélisme

Les dirigeants sont aussi tenus par leurs alliés, explique un commentateur sous le couvert de l’anonymat.

Par exemple, Ameri, chef du deuxième bloc au Parlement, "n’est pas satisfait du bilan d’Abdel Mahdi mais il ne peut pas lui retirer sa confiance parce que cela lui a été interdit par l’Iran".

En plus, le gouvernement a récemment nommé le frère et la sœur de M. Ameri à des postes de hauts fonctionnaires aux Affaires étrangères. Les deux n’avaient jamais occupé de postes publics ou diplomatiques, assure à l’AFP un diplomate sous le couvert de l’anonymat.

Moqtada Sadr, qui s’est un temps posé en héraut des manifestants avant d’entrer dans un grand silence, est parvenu lui à obtenir la nomination de son cousin Mohammed Jaafar Sadr ambassadeur d’Irak à Londres et de son neveu Ahmed Sadr comme Premier secrétaire.

Ce dernier poste, assure le diplomate, n’est accessible normalement qu'"après 13 années de service". Pour lui, ce cas est loin d’être isolé et plusieurs autres hauts fonctionnaires sont "incompétents".


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C’est justement contre "tous ceux-là" que Mohammed Taleb, 25 ans, manifeste depuis près de deux mois. "On ne veut qu’une chose : faire rendre des comptes aux voleurs et aux corrompus qui ont détruit l’Irak".

 

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