En Côte d'Ivoire, le cheveu crépu retrouve ses lettres de noblesse

Lauryl coiffe Frédérique au salon "La touche finale" d'Abidjan.
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Lauryl coiffe Frédérique au salon "La touche finale" d'Abidjan. - © AMANDINE REAUX - DR

Dans le salon de coiffure "La touche finale", à Abidjan, les clientes se rappellent précisément la date de leur passage au crépu. Pour Ella Adjossan, c’était le 27 mars 2013. La communicante de 24 ans a arrêté d’utiliser les produits défrisants qui lui brûlaient le cuir chevelu. "Au lycée, il y avait des rires moqueurs, mais je m’en fichais, retrace-t-elle. Ce qui me motivait, c’était de voir sur YouTube les coiffures des Afro-américaines. En 2013, ce n’était pas connu ici, alors je me suis mise à faire des tutos vidéos."

Car la tendance des cheveux crépus a été initiée par la diaspora. Aux Etats-Unis, le mouvement "nappy", contraction de "natural" et "happy", est incarné dans les années 1970 par Angela Davis et les Black Panthers, militants de libération afro-américaine.

En Côte d’Ivoire, seulement 3% des femmes préfèrent les coiffures naturelles, contre 68% au Kenya par exemple, selon une étude Ipsos. Mais les Ivoiriennes sont de plus en plus nombreuses à refuser les canons de beauté occidentaux qui imposent les cheveux lisses.

Des substances toxiques dans les produits défrisants

"On ne nous apprend pas à aimer nos cheveux crépus, dès le bas âge on nous défrise, pourtant dans le temps, nos mamans ne se défrisaient pas !", analyse Ella Adjossan, ravie d’avoir convaincu cinq de ses six sœurs de passer comme elle au naturel.

Les produits défrisants contiennent pourtant des substances toxiques. Marlyne Nda, 35 ans, en a subi les conséquences. "En février 2014, je suis devenue à moitié chauve à cause des défrisages et des tissages, alors j’ai tout rasé sur un coup de tête, raconte-t-elle. Aujourd’hui, j’ai retrouvé mes cheveux et ça m’a facilité la vie."

Lauryl Dalihon a ouvert "La touche finale" il y a cinq ans, encouragée par la communauté Facebook des "nappies" de Côte d’Ivoire, qui compte aujourd’hui 26.000 abonné.e.s. A l’époque, il n’y avait pas de salon dédié aux cheveux naturels. "Ça a marché dès le début, je n’ai même pas eu besoin de me faire connaître", s’enthousiasme encore cette ancienne assistante bilingue en italien, qui va bientôt ouvrir un deuxième salon pour enfants.

Sa boutique propose aussi de nombreux produits d’entretien, difficiles à trouver à Abidjan. "Les cheveux crépus demandent plus de discipline et de volonté, il y a une routine d’hydratation à suivre, contrairement aux cheveux défrisés", explique Lauryl Dalihon.

Affronter le monde professionnel

"Il y a des moments où j’ai vraiment envie de me défriser à nouveau, quand mes cheveux sont difficiles à peigner, rebondit en souriant Frédérique Oulaï, employée de banque de 30 ans. Mais je les préfère au naturel, on peut faire tellement de coiffures : les vanilles [torsades, NDLR], les nattes, les dreadlocks…"

Une libération capillaire qu’il faut parfois défendre dans le monde professionnel. Kadidja Bah, agent de voyage à Abidjan, a dû porter des perruques après être passée au crépu. "Dans le tourisme, il faut avoir un chignon et ma patronne trouvait que mes cheveux n’étaient pas appropriés", regrette-t-elle.

Mariam Diaby, fondatrice du centre capillaire Kun’si à Abidjan, a constaté la tendance crépue dans tout le pays lors d’un tour en caravane au mois d’octobre. "Il y avait une forte demande, beaucoup de crépues nous ont raconté que les salons ne savaient pas s’y prendre avec leurs cheveux, explique celle qui compte ouvrir deux boutiques à Bouaké et San Pedro. On est contents parce qu’on voit de plus en plus de cheveux naturels dans les spots ou les panneaux publicitaires. J’aimerais que les femmes se réapproprient leurs cheveux, pour que dans dix ans, ça redevienne normal d’être crépue !"

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