Émancipation des esclaves : c'est quoi le "Juneteenth", cette fête célébrée le 19 juin aux USA ?

Après l’annonce de Twitter la semaine dernière, c’est un autre employeur de taille qui a annoncé qu’il allait rendre le 19 juin férié pour ses employés aux États-Unis. Nike a ajouté le 19 juin à sa liste des jours de congés payés par la compagnie. L’équipementier sportif rejoint d’autres gros employeurs aux États-Unis, comme Square ou Vox Media.

Ces annonces arrivent dans un contexte de tensions raciales depuis la mort de George Floyd, cet homme Afro-Américain tué par un policier le 25 mai à Minneapolis.

Mais qu’est-ce que c’est ce "Juneteenth" et pourquoi est-il célébré le 19 juin aux États-Unis ?

C’est quoi le "Juneteenth" ?

"Juneteenth", c’est la contraction de deux mots anglais qui font référence à la date du 19 juin, à savoir "June" (Juin) et "nineteenth" (dix-neuvième).

Le "Juneteenth" fait référence au 19 juin 1865. Ce jour-là, le major général Gordon Granger des "forces de l’Union" arrive à Galveston au Texas et annonce la fin de la guerre civile, la "Guerre de Sécession", et de l’esclavage. Le général fait alors pression sur les habitants texans pour qu’ils se conforment à la directive, indique USA Today.

Mais cette déclaration de Granger n’intervient que plus de deux ans et demi après que le président Abraham Lincoln a annoncé la Proclamation d’Émancipation, qui libère tous les esclaves Afro-Américains de la Confédération par deux amendements à la Constitution américaine ratifiés le 1er janvier 1863.

Pourquoi deux ans et demi après ?

Ce retard de deux ans et demi s’explique en partie par le fait que le Texas était l’État qui comptait des esclaves le plus à l’Ouest de la carte des États-Unis et que cet État, qui faisait partie de la Confédération, n’a connu que peu de batailles ainsi qu’une présence faible des troupes de l’Union, selon Forbes.

Selon Cliff Robinson, fondateur de Juneteenth.com et interrogé par USA Today, ce retard s’explique parce que les propriétaires d’esclaves avaient la responsabilité de leur annoncer qu’ils étaient libres. Certains d’entre eux ont ignoré cet ordre jusqu’à ce que les troupes de l’Union arrivent pour le faire respecter.

Le Texas a donc été le dernier État confédéré à annoncer la Proclamation d’Émancipation. Cela signifie que peu d’esclaves au Texas étaient au courant de la déclaration du président Lincoln, ainsi que de leur liberté avant cette date du 19 juin 1865.

Est-ce la date de référence pour l’abolition de l’esclavage aux États-Unis ?

Bien que le 19 juin soit le jour où le Texas a été informé de la proclamation d’émancipation, libérant les esclaves comme dans d’autres États sécessionnistes, cette date ne marque pas la fin de l’esclavage aux États-Unis. En effet, la Proclamation d’Émancipation ne s’applique pas aux États de l’Union, comme le Maryland, qui avaient des esclaves mais n’avaient pas fait sécession pendant la guerre civile.

Par ailleurs, vu le fondement juridique contestable de cette Proclamation d’Émancipation par le président Lincoln, il est apparu évident pour les abolitionnistes qu’il fallait inscrire cette interdiction absolue dans la Constitution américaine. Cela semblait être le meilleur moyen de garantir l’abolition de l’esclavage de façon permanente.

Au terme de tractations houleuses et passionnées, une majorité de deux tiers trouve un accord, d’abord au sénat des États-Unis (38 voix contre 6) en 1864, puis à la chambre des représentants début 1865 (119 voix contre 56), pour voter le projet d’amendement.

La ratification définitive de ce 13e amendement par les trois quarts des États de l’Union intervient le 6 décembre 1865 avec le vote favorable de la Géorgie. Ce 6 décembre est donc, lui aussi, symbolique puisque c’est date à laquelle ce 13e amendement de la Constitution des États-Unis est entré en vigueur. Ce 13e amendement libère donc définitivement les esclaves partout aux États-Unis.

Comment ce "Juneteenth" est-il célébré ?

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© Getty Images/iStockphoto

Le 19 juin est généralement célébré an Amérique par l’organisation d’activités éducatives pour les enfants, des défilés, des concerts, des concours de beauté et des lectures de la Proclamation d’émancipation.

"Le 19 juin est une fête unificatrice. C’est l’accomplissement de la célébration de la liberté en Amérique", raconte Steve Williams, président de la National Juneteenth Observance Foundation.

Lors des barbecues, les aliments et les boissons rouges, comme le soda à la fraise ou un gâteau nappé de rouge, garnissent traditionnellement les tables. Le rouge, le blanc et le bleu figurent sur le drapeau du 19 juin. La couleur rouge symbolise le fait que "de la traversée de l’Atlantique à George Floyd, notre sang a été répandu à travers l’Amérique", selon M. Williams.

Un "Juneteenth" particulier en 2020

Cette année, en raison de l’épidémie de Coronavirus, les célébrations seront adaptées et beaucoup d’événements seront retransmis en live sur le Web. Certaines manifestations sont maintenues mais devront se tenir dans des conditions de sécurité particulière avec le respect de distances physiques ou le port du masque, selon les États.

Mais ce "Juneteenth 2020" sera avant tout marqué par le contexte de tensions qui a émergé aux États-Unis ces dernières semaines autour des questions raciales et des violences policières après la mort de George Floyd.

Si quarante-sept États et le district de Columbia comptent déjà le 19 juin comme un jour férié ou une fête reconnue par leur État, le 19 juin n’est pas un jour férié fédéral. Et, tout au long de son histoire, il a souvent été négligé par les Américains non noirs, indique CNN.

C’est l’une des raisons pour laquelle les activistes en faveur des droits civiques font pression pour que cette fête soit reconnue à l’échelle du pays et que le fédéral suive les États qui ont déjà fait du 19 juin un jour férié, mais aussi les entreprises qui ont décidé de l’officialiser pour leurs employés.

Une question politique qui prend de l’ampleur

D’ailleurs, la question de ce "Juneteenth" est devenue particulièrement politique puisque Donald Trump a prévu un meeting ce 19 juin à Tulsa, dans l’Okahoma. Ce lieu n’a pas été choisi au hasard.

En 1921 des tensions entre les communautés noires et blanches de Tulsa ont culminé avec l’attaque par une foule blanche des résidents noirs et avec l’incendie de commerces appartenant à des Afro-Américains dans une partie de la ville connue sous le nom de "Black Wall Street".

La décision de Trump de tenir le rassemblement à cet endroit un jour qui commémore la fin de l’esclavage a surpris, compte tenu des événements qui ont suivi l’assassinat de George Floyd et alors que le président est resté plutôt silencieux sur les questions de racisme systémique et semble rester sourd à l’appel des changements proposés par les manifestants.

Les élus démocrates et progressistes ont vivement critiqué cette initiative du président en ce jour spécial pour la communauté afro-américaine. "Ce n’est pas seulement un clin d’œil aux suprémacistes blancs – il leur organise une fête de bienvenue", a tweeté le sénateur Kamala Harris.

Un meeting finalement annulé

De son côté, la Maison Blanche a réagi par la voix de son attachée de presse. Kayleigh McEnany qui était interrogée sur la signification de la journée du 19 juin pour le Président Trump a estimé qu’il n’y avait aucune provocation, que du contraire.

"La communauté afro-américaine est très proche et chère à son cœur. Lors de ces rassemblements, il partage souvent le grand travail qu’il a fait pour les minorités", a-t-elle déclaré, citant la réforme de la justice pénale et le financement des collèges et universités historiquement noirs.

"Il travaille à la réparation des injustices… C’est donc une journée importante pour lui et c’est un jour où il veut partager certains des progrès qui ont été réalisés alors que nous regardons vers l’avenir et qu’il y a encore beaucoup à faire", a également déclaré McEnany.

Le rassemblement prévu par Donald Trump à Tusla a finalement été annulé. Une annulation : "par respect pour la date" du 19 juin et ce qu’elle représente pour ses "amis et sympathisants afro-américains", a indiqué le président américain sur Twitter, sans plus de précisions.

Conséquence directe de cette nouvelle montée de la question raciale et de la violence policière ciblée aux États-Unis, cette date du 19 juin avec ce "Juneteenth" pourrait être un jour reconnu comme un véritable jour férié pour l’ensemble des USA, bien que cela ne devrait pas être au programme avec un Donald Trump au poste dans le bureau ovale.

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