Elections en Russie : pourquoi les jeunes votent-ils pour Vladimir Poutine ? Que veut l’opposition ?

Les Russes sont appelés aux urnes ce dimanche 19 septembre. Le plus grand pays au monde renouvelle son Parlement, la Douma, dominé jusqu’ici par une majorité acquise au président russe Vladimir Poutine. Face à son parti, Russie Unie, 54%, l’opposition est marginale.

Les sondages continuent à donner la formation conservatrice du président russe en tête, malgré un recul de sa popularité depuis 2 ans. Les candidats d’opposition ont cependant peu de chance de renverser la majorité de Vladimir Poutine. Chez la jeune génération aussi, le président âgé de 68 ans fait toujours recette, même si des voix alternatives se font entendre. Nous sommes partis à la rencontre de ces deux camps.

Une Jeune garde tout acquise à Vladimir Poutine

C’est le jour de la fête nationale de l’indépendance de la Russie, le 12 juin. Pour l’occasion, des centaines de jeunes se rassemblent à Saint-Pétersbourg. Le lieu n’est pas choisi au hasard : la place du Palais, avec l’Ermitage, son musée, le plus grand du monde, mais aussi les souvenirs des tsars.

Jeunes filles et garçons se retrouvent autour des fontaines du parc voisin, ils se maquillent les joues en bleu-blanc-rouge, les couleurs de la Russie qui affronte ce soir les Diables rouges au Stade de Saint-Pétersbourg, le premier match de l’Euro de foot sur le sol russe.

Aucun de ces jeunes n’était né en 1990, lorsque l’indépendance de leur pays a été proclamée à l’égard d’une URSS en pleine implosion. Ils répondent à l’appel de la Jeune Garde, l’organisation de jeunesse du parti Russie Unie du président Poutine.

A sa tête, Alexandre Malikov, 29 ans, l’allure décidée, maillot de foot de l’équipe russe. D’abord méfiant face aux journalistes belges qui s’intéressent à lui, il tourne le dos systématiquement à notre caméra.

Après un conciliabule avec son équipe, il se montre nettement plus coopératif : il a saisi le parti qu’il pouvait tirer de la présence de notre équipe. Le gaillard se met en scène, ballon de football à la main : "La Russie a organisé la meilleure coupe du monde de foot en 2018 ! Le monde entier l’a reconnu". Et de poursuivre sur le ton du défi : "Bienvenue aux journalistes belges ! Nous sommes ravis de vous voir dans notre pays et vous souhaitons bonne chance à votre équipe nationale ! Mais pour la nôtre, ce sera la victoire !".

Une raillerie qui passe bien auprès de son public d’ados, mais, le soir même, il faudra déchanter : les Diables rouges écrasent l’équipe russe à domicile par 3 buts à 0

En attendant, la Jeune Garde répète l’exercice du jour : déployer un immense drapeau russe de 50 mètres sur 60 sur la place du Palais, le tout filmé par drone pour les clips de propagande de l’organisation. On est entre le show à la nord-coréenne et le spectacle de scouts.

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Un gigantesque drapeau russe déployé par la Jeune garde de Russie Unie © JFH/RTBF

La Russie qui gagne

Alexandre Malikov, lui, poursuit son discours bien huilé, toujours en russe bien sûr, à notre micro : "Nos parents, nos grands-parents et nous-mêmes, sommes les premiers dans plusieurs domaines, dans tous les domaines. Nous sommes les premiers dans le sport, dans les vaccins contre le coronavirus, premiers dans l’espace. On a ce sentiment de fierté que nous sommes des vainqueurs".

Un tribun est né. D’ailleurs, Alexandre Malikov se présente aux élections. Ces jeunes qui déroulent un drapeau géant de la Russie, c’est sa base électorale.

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Le dirigeant de la Jeune Garde de Russie Unie, Alexandre Malikov se présente aux élections © JFH/RTBF
Alexandre Malikov aime le football © JFH/RTBF

Les jeunes viennent de recevoir des T-shirts, des écharpes, des blousons aux couleurs de leur mouvement, toujours celles du drapeau russe, et du parti Russie Unie.

L’organisation est parfaite, elle a les moyens de ses ambitions et toutes les autorisations nécessaires pour manifester au cœur de Saint-Pétersbourg. Par contre, pour faire parler ces jeunes, c’est plus compliqué. Personne ne veut s’exprimer.

Sauf Victoria Souvorova. A 23 ans, elle tient le rôle de porte-parole de la Jeune Garde et, dans ses réponses quasi identiques à celle de son patron, elle ne le cache pas : elle roule pour Poutine : "Beaucoup de jeunes soutiennent notre président et sa ligne politique. Dans mon entourage, beaucoup de gens pensent que la situation s’est améliorée sous Vladimir Vladimirovitch Poutine. La vie en Russie a changé et on voit ce progrès".

La situation s’est améliorée sous Vladimir Vladimirovitch Poutine

Des avancées dans l’enseignement, le sport avec les coupes du monde, d’Europe de football, la médecine avec le vaccin Sputnik V : pour ces jeunes supporters de Poutine, ou en tout cas ceux qui les représentent, tout cela est donc à mettre au crédit du président.

Quant à l’opposition, à leurs yeux, elle se fait passer pour plus importante qu’elle l’est. Mais pas question d’interviewer les jeunes sur ce sujet ou un autre. Il faut donc tendre une nouvelle fois le micro au chef. Mais sur ce point le discours d’Alexandre Malikov se fait hésitant : "Nous avons la démocratie dans notre pays. Euh… Chacun a le droit de penser et de faire ce qu’il veut. Seulement, en le faisant sans déranger son voisin".

Autocratie et absence de société civile

Tous ne partagent pas cet avis. A quelques encablures de l’aristocratique place du Palais, nous retrouvons Daria Youdina, son parti a été fermé par les autorités. Il portait justement le nom de "Russie ouverte"… "Liquidé pour motifs politiques". Alors, aujourd’hui, la jeune femme est consultante et met son expérience au service d’autres candidats d’opposition : "Malheureusement, en Russie, on n’a pas de système démocratique. On a un système plutôt autocrate. Cela veut dire qu’il y a un dirigeant et que tout le monde suit son opinion dans tous les domaines de vie".

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Daria Youdina, dont le parti "Russie ouverte" a été fermé par les autorités met son expérience au service d’autres candidats d’opposition © JFH/RTBF

Daria nous conte ses mésaventures : "Une certaine menace existe parce que cette année en mars, j’ai assisté au forum des élus municipaux indépendants. Au bout de 20 minutes, nous avons tous été arrêtés et j’ai reçu une amende maximale alors que je n’ai jamais eu de problème avec la loi ! Je reste dans les clous. Dix ans que je conduis une voiture, et je n’ai jamais eu d’amende !"

Faire de la politique en Russie s’apparente parfois au parcours du combattant pour l’opposition, explique Daria : "Si on met entre parenthèses toutes les difficultés qu’on a pour s’enregistrer, le plus grand facteur qui empêche les candidats de se présenter aux élections, c’est l’absence de la société civile. Le but du régime autocratique c’est de préserver le pouvoir le plus longtemps possible. […] Le pouvoir fait tout pour ne pas permettre le développement de cette société civile. Empêcher les réunions citoyennes dans les cours d’immeubles par exemple. Pour que les gens ayant des idées proches ne puissent pas se rassembler, réfléchir et discuter sur tel ou tel problème".

Daria Youdina analyse le succès du pouvoir de Vladimir Poutine : c’est le facteur stabilité, avec ce bémol que c’est une stabilité qui dépend beaucoup des cours du pétrole. Mais elle pointe aussi ses faiblesses : il ne se renouvelle pas. Elle lâche même le mot "stagnation", employé pour décrire l’état de l’URSS sur sa fin pendant l’ère Brejnev.

Une loi pour museler l’opposition

Irina Fatyanova a dirigé le QG de l’opposant emprisonné Alexei Navalny. Elle a connu des descentes de police, les écoutes, et enfin la prison pendant 10 jours.

Ce sont les conséquences de la loi sur les organisations extrémistes prise début juin. Les membres de ces organisations sont exclus de toute participation aux élections, explique Irina Fatyanova.

"Ce qu’ils appellent extrémiste n’a aucune base judiciaire ! Et ça n’a rien à voir avec les organisations extrémistes, précise-t-elle. C’est une nouveauté dans la politique russe, c’est un moyen qui permet de détruire complètement une structure et d’interdire de faire légalement de la politique en Russie. C’est un geste de désespoir, car d’autres moyens et même la répression n’aident plus."

C’est peut-être la dernière élection en Russie où il n’y aura pas que les bulletins de Russie unie

Irina Fatyanova se souvient du retour d’Alexei Navalny à Moscou après sa convalescence en Allemagne et raconte comment les policiers ont tout fait pour empêcher un comité d’accueil d’être là à sa descente d’avion. Les contrôles, le changement du plan de vol au dernier moment. Toujours les intimidations.

Mais elle n’a pas peur et le proclame sur ses tracts électoraux : "Je n’ai pas peur ! N’ayez pas peur ! […] Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas du tout peur, ça veut dire que, moi, comme chacun, je me rends compte des risques. Mais à mon avis, le plus horrible est de ne pas lutter contre cette crainte. C’est cela, la force : te rendre compte que tu as peur, mais être prêt à montrer avec ton exemple que c’est possible de changer quelque chose. Bien sûr, je me rends compte qu’ils peuvent monter une affaire pénale contre moi. […] Mais qui sait ? C’est peut-être la dernière élection en Russie où il n’y aura pas que les bulletins de Russie unie".

Irina Fatyanova déplore le manque d’indépendance entre le pouvoir législatif et exécutif dans son pays, les dérives de la justice, l’absence de médias indépendants. Elle critique aussi la politique étrangère du Kremlin : l’aide à la Biélorussie, les subsides au Venezuela… Au lieu de consacrer ces moyens au développement économique de la Russie.

Des menaces pour les candidats indépendants

A 24 ans, Ksenia Lavrova est déjà élue locale à Saint Pétersbourg, indépendante de tout parti, et elle ambitionne un siège au Parlement régional cette année.

Son QG de campagne, c’est un rez-de-chaussée modeste pour une petite équipe de 4 personnes, dans un quartier populaire en pleine rénovation. Nous sommes rue des Décabristes, ces insurgés qui se sont révoltés contre l’autocratisme du tsar en décembre 1825. La répression qui s’abattit sur eux fut terrible…

Mais revenons en 2021 dans le bureau de Ksenia Lavrova. La jeune femme fait part de ses expériences en politique : elle reçoit régulièrement des menaces et est victime d’intimidations. "Nous les candidats indépendants, quand nous avons annoncé qu’on allait se présenter à la Douma, nous avons reçu des menaces. Y compris les membres de nos familles ont été menacés. Et il y en a un qui a été emprisonné. L’enquête a été falsifiée", assure-t-elle.

Des accusations montées de toutes pièces, des convocations au tribunal, des amendes, des fake news sur Telegram, l’accusant d’affaires louches, de monter un studio de strip-tease en ligne, de paris illégaux…

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Le QG de campagne de Ksenia Lavrova est un rez-de-chaussée modeste dans un quartier populaire © JFH/RTBF

La candidate indépendante se fait aussi entendre sur les réseaux sociaux. Elle joue aussi la carte du contact direct, du porte-à-porte, de la permanence téléphonique. Elle est connue dans son quartier au contraire des députés de Russie Unie, complètement absents du terrain. Elle parle de concret à ses voisins, comme du prix des rénovations, des zones vertes, de l’entretien des rues, du tri des ordures.

Selon la candidate d’opposition, "le plus grand problème de Russie Unie, c’est qu’il est éloigné du peuple. Cela fait déjà 10 ou 15 ans qu’ils ne proposent pas de solution adéquate aux habitants. Je ne parle pas des régions, mais du niveau fédéral. Tous les projets de loi à la Douma sont destinés à préserver les sièges des députés de Russie Unie. Tout ce qu’ils font ce n’est pas pour le peuple, c’est pour eux-mêmes."

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Le porte à porte et les réseaux sociaux pour se faire connaître : Ksenia Lavrova et Daria Youdina © JFH/RTBF

"Les Russes ont besoin et une grande envie de changement et de renouvellement, lance Ksenia, bien décidée à changer les choses. Je crois qu’avec la vieille garde politique on n’ira pas loin. Ce n’est pas l’âge qui compte mais la vision du monde."

Deux camps, deux discours qui s’adressent à la jeunesse russe. D’un côté, beaucoup de slogans pour vanter la stabilité et la grandeur apportée par Vladimir Poutine, de l’autre, une vraie envie de changer la politique et la société.

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